Archives par mot-clé : Société

Chemins de plomb, par Fabien Chabosseau d’après la vie de Christian Grisoni

Résumé :

Christian Grisoni a été abandonné par sa mère à la naissance et n’a jamais connu son père. Arraché à sa famille d’accueil, il va se créer un nouvel univers avec Aïchou, son compagnon d’infortune : celui de la rue et du banditisme de Nice. De petits coups en escroqueries, ils gagneront la confiance d’un parrain de la mafia avec lequel ils vont s’allier et mener une guerre totale.

Ce roman rythmé de bout en bout va vous fasciner autant que vous émouvoir. Une fuite en avant dans le « milieu » des années soixante-dix qui pose une question lancinante : peut-on influer sur le destin et changer le cours de son histoire ?

Il était une fois une vie faite de plomb et de sang…

Livre papier disponible en cliquant ici.
Livre numérique disponible en cliquant ici. 

Extrait

À l’école, beaucoup sortaient de l’Assistance publique, mais très peu partageaient la même vie que moi. Je déparais au milieu des autres. Ça venait des frusques, toujours les mêmes, à peine mettables, que je passais à longueur d’année. Surtout, je n’avais rien à raconter d’intéressant. Je ne comptais pas beaucoup de copains dans ces conditions, un seul en vérité, Aïchou Ben Amar. Les autres n’auraient rien pu comprendre de ma vie foireuse. 

Aïchou avait le même âge que moi et lui aussi en bavait dans sa famille d’accueil. On ne se voyait qu’à l’école, le reste du temps, nous le passions à travailler. Ce fut suffisant pour nous lier, à la vie, à la mort. 

Quelquefois, Aïchou arrivait avec le canard du jour qu’il avait volé. Nous lisions chaque page avec fascination. Il faut dire que les journaux de l’époque avaient de quoi se mettre sous la plume avec la guerre d’Algérie venant de se terminer après huit ans d’âpres combats. Les journaux parlaient aussi de pègre. Un caïd retrouvé trucidé dans sa voiture rutilante et ça faisait les gros titres. Les casses, les braquages, tout était relaté. De quoi passionner deux garçons qui n’avaient rien connu d’autre que les coups et la faim. 

À bien y songer, rien ne nous retenait chez les culs-terreux. On l’a décidé ainsi un matin. 

C’est Aïchou qui a parlé le premier de notre fuite : 

— Tu vois, on peut plus rester. La vie c’est ailleurs qu’elle est. 

Il tenait pour témoin un Nice-Matin. On y voyait un acteur américain sortant de sa voiture devant l’hôtel Negresco face à la promenade des Anglais. Aujourd’hui, je ne sais plus le nom de ce gars, mais je me souviens parfaitement de sa voiture, une Ford Fairlane, une vraie beauté. 

Aïchou était survolté. Il m’agitait le journal sous le nez. 

— Regarde ! Y a pas de raisons que tout soit pour les autres, on y a droit nous aussi ! 

J’ai rassuré Aïchou, lui répondant que la belle vie nous irait bien, qu’on partirait bientôt chercher notre dû. On s’est vivement tapé dans la main pour sceller notre pacte. 

Aïchou avait mûri le projet bien avant moi : 

— Il faut réunir des habits, de la bouffe. On planquera tout jusqu’au départ. Le mieux pour filer, c’est juin avec les premières chaleurs. On ne tiendrait pas sinon dans le froid. 

C’est vrai que jusqu’en juin les journées étaient encore fraîches. Surtout, ça nous laissait deux mois pour réunir le baluchon. Je ne pouvais pas tout voler d’un coup, le père Michel avait les yeux partout, il aurait vite vu que je l’avais délesté. Nous avons donc replongé dans notre misère jusqu’aux beaux jours… 

 

Quelquefois, je piquais des conserves que je cachais dans ma valise noire, derrière un vieil établi de la grange. Je faisais de même pour les habits qu’on allait prendre sur les fils à linge des voisins les plus éloignés. Personne ne s’est aperçu de rien. Depuis le temps que j’étais chez les Michel, ils n’avaient jamais dû penser que je leur filerais un jour entre les pattes. Ils me croyaient bien trop soumis. Avec les années, ils s’étaient habitués à moi comme à un chien transi de fidélité… 

 

Alors, le mois de juin est venu en même temps que les premières chaleurs. Un matin, Aïchou s’est pointé à l’école en souriant. Discrètement, il a sorti un rouleau de billets de sa poche. 

— Je les ai pris au vieux. Il verra rien. Il est tout le temps saoul. Ça fait longtemps qu’il compte plus son fric. 

Depuis deux mois, nous n’étions plus tracassés que par notre fuite. Souvent, on se montrait l’un et l’autre ce que l’on avait volé. Ça ne tenait pas à grand-chose en général, de la nourriture, des vêtements. Mais là, Aïchou avait frappé fort. Du pognon, c’était inespéré. 

Aïchou s’est inquiété : 

— Tu crois que tu pourrais faire pareil ? On serait vraiment à l’aise avec un peu plus. 

À l’aise, je désirais vraiment qu’on le soit. Nous en avions assez bavé. Je ne voulais plus que l’on manque de rien, jamais. 

— Oui, j’aurai le fric. Mais il faudra qu’on parte aussitôt après. Le père Michel les compte chaque soir, lui, ses maudits billets. 

Aïchou a réfléchi : 

— Demain, c’est le certificat d’études. Tout le monde doit se rendre sur la place du village à huit heures pour l’autocar. On peut se rejoindre à l’école pour huit heures et quart, elle sera fermée, il n’y aura personne. On partira d’ici. 

Après l’école, on s’est quittés comme d’habitude. Chacun est retourné dans son lot quotidien… 

 

De retour à la ferme, je suis allé faire mes corvées, les toutes dernières. J’ai fait mes adieux aux vaches, les remerciant une par une pour le lait qu’elles m’avaient souvent donné. J’avais un peu de peine de les lâcher. Je les aimais bien ces bonnes grosses. J’ai fait de même avec les chevaux et les cochons. Ils étaient énervés ce soir-là, sentaient mon départ. C’est malin une bête, plus qu’un homme. 

Je suis allé souper après. Les Michel en étaient au dessert. Ils ne m’attendaient jamais pour les repas. Je me suis assis dans mon coin et je les ai regardés, le vieux, la mégère, le demeuré, les deux petites garces. Je voulais figer l’instant pour ne jamais les oublier. Le fermier est allé chercher l’argent qu’il plaçait dans la desserte, près de l’escalier, dans une boîte en fer. Il est revenu s’asseoir pour compter les billets. J’observais le manège du coin de l’œil. Le compte terminé, il a replacé la boîte dans le meuble et il est monté se coucher. Tout le monde a suivi derrière. Il ne fallait jamais traîner avec lui. 

J’ai mal dormi cette nuit-là, comme sept ans auparavant lorsque j’étais arrivé à la ferme. Entre-temps, il n’y avait rien eu. La boucle était bouclée comme on dit, je n’avais plus qu’à partir… 

 

J’étais réveillé depuis longtemps quand cinq heures ont retenti depuis la basse-cour. Pendant toutes ces années, je n’ai jamais pu me faire au cri strident du coq. Cent fois j’ai convoité de le crever. Je me suis habillé et je suis descendu. Le père Michel était devant son bol de café. Il n’a même pas vu que j’étais dans la pièce. Le jour commençait juste à se lever. 

Une fois dans l’étable, j’ai pris le râteau et fait mine de remuer le foin dans les boxes, attendant que tout le monde soit prêt à partir. C’était un événement le certificat d’études. Les Michel n’allaient pas manquer cela, amener leur abruti de fils jusqu’à l’autocar. 

Je devais passer l’examen moi aussi. À sept heures et demie, on n’espérait plus que moi. 

Le vieux enrageait : 

— Christian, ramène-toi bordel ! Tu vas nous foutre en retard ! 

J’avais tout prévu : 

— J’ai pas terminé ! Partez devant ! Je vous rejoins ! 

Le fermier a hésité avant de mener sa marmaille sur la petite route. Je les épiais depuis l’étable, trouvant qu’ils allaient lentement. Quand même, ils ont fini par disparaître plus bas dans le virage. 

J’ai pris ma valise et couru jusqu’à la maison, m’occupant de la boîte à fric. Elle était pleine de billets soyeux et pliés. J’ai tout mis dans mes poches. Comme prévu, j’ai détalé en direction de l’école. Aïchou m’attendait devant le portail. On s’est pris dans les bras et on a ri. Aucun de nous n’a parlé. Il n’y avait rien à dire. Les mots, c’est bon pour faire des bouquins… 

© iPagination, 2020 

Lire le livre

Livre papier disponible en cliquant ici.
Livre numérique disponible en cliquant ici. 

« La Fontaine, notre contemporain » de Patryck Froissart

Démontrer la contemporanéité des douze fables les plus connues de La Fontaine est chose facile et souvent chose faite dans les multiples éditions partielles ou complètes, dans les exégèses, et dans les pages des manuels des lycéens consacrées à notre illustre fabuliste.


Reprendre une par une les 240 fables, les analyser, les classer par thèmes, et montrer que chacune d’elles, sans exception, est transposable dans notre époque et en illustre parfaitement les mœurs, les coutumes et les comportements les plus actuels, telle est la tâche à laquelle s’est attelé Patryck Froissart, par ailleurs romancier, nouvelliste et poète.


Le résultat de ce travail complexe et pointilleux a pour objectif corollaire d’amener les lecteurs à découvrir les 220 fables qui sont moins, ou peu, ou pas du tout connues bien qu’étant, dans leur quasi-totalité, tout aussi savoureuses que celles qui nous sont familières.

Concernant l’auteur

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l’Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix et en 2017 le 3e Prix Wilfrid Lucas décerné par la Société des Poètes et Artistes de France pour son ouvrage Le feu d’Orphée.

Professeur de Lettres, rédacteur de chroniques pour le magazine La Cause Littéraire, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres), sociétaire de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), de la SAPF (Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie), de l’ADELF (Association Des Ecrivains de Langue Française), Patryck Froissart a été en 2017 membre du jury du Prix Jean Fanchette présidé par JMG Le Clézio.

extraits du livre

On vend de tout sur la toile, et dupeurs et dupés y foisonnent, au moins autant que les fous, comme sur les foires d’antan.  La distance entre dupeurs et dupés est un fil invisible dont la longueur dépend de la naïveté des seconds et de la force de persuasion des premiers. Quant au soufflet, bien que virtuel, il peut être fort douloureux.

Mais y vend-on de la sagesse ? J’ai interrogé Google. Je n’ai pas de réponse.

 

 

 

LE FOU QUI VEND LA SAGESSE

 

 

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n’est enseignement pareil

À celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours :

Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours

Quelque trait[1] aux fripons, aux sots, aux ridicules.

Un Fol allait criant par tous les carrefours

Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules

De courir à l’achat : chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Puis on avait pour son argent

Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses.

La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?

C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,

Ou de s’en aller, sans rien dire,

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose,

On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.

La raison est-elle garant

De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause

De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes[2] un jour alla trouver un sage,

Qui, sans hésiter davantage,

Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes[3] tout purs.

Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,

Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire

La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs

De quelque semblable caresse.

Vous n’êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse.

 

Notre propension commune à donner au moindre événement une importance démesurée avant d’être contraint à reconnaître la plupart du temps sa futilité s’est considérablement amplifiée avec le développement de l’information continue en direct dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux. La Fontaine y trouverait maints sujets de nouvelles fables.

 

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS

 

 

Le premier qui vit un chameau

S’enfuit à cet objet nouveau ;

Le second approcha ; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire.

L’accoutumance ainsi nous rend tout familier :

Ce qui nous paraissait terrible et singulier

S’apprivoise avec notre vue

Quand ce vient à la continue.[4]

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,

On avait mis des gens au guet,

Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s’empêcher de dire

Que c’était un puissant navire.

Quelques moments après, l’objet devint brûlot,[5]

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l’onde.

 

J’en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendrait bien:

De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.



[1] satire

[2] un de ceux ayant été dupés par le fou

[3] symboles

[4] quand on le voit de façon continue

[5] bateau incendiaire

Pour vous procurer le livre

Livre papier disponible en cliquant ici !

Livre numérique disponible en cliquant ici !

Manières d’être, de Jean-christophe Torres

Manières d’être de Jean-christophe TORRES

Alors que les sociétés modernes, avec la révolution de l’Internet et des réseaux sociaux, semblent avoir basculé dans l’image et le paraître, les uns et les autres questionnent le sens et les limites de ce comportement où chacun souhaite être vu et reconnu. Si c’est une manière bien contemporaine d’exister, qu’en est-il du soi, de ce que nous sommes intimement  ? 

Au-delà des simples convenances, des apparences que nos manières font advenir et en lesquelles on les réduit trop hâtivement, elles invitent potentiellement à estimer notre condition et la réalité de notre hypothétique identité personnelle. Les manières d’être affirment un positionnement global et fondamental de l’homme dans le monde – et non simplement intégré dans la seule société de ses semblables. 

Concernant l’auteur

Jean-Christophe Torres, agrégé de philosophie, est l’auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie politique et de l’éducation. Il propose avec Manière d’être une réflexion profonde et fondamentale, résolument passionnée, sur soi, pour devenir et être, durablement.

Extrait du livre

La peau de l’esprit  : Chacun est attaché à son exigence de maîtrise. L’angoisse d’être dépassé par les événements, d’être débordé par ses propres émotions, de ne pas parvenir à surmonter les adversités du moment sont autant de manifestations d’une psychologie communément partagée. Cette sourde inquiétude est alors comme la peau de l’esprit. Elle forme en chacune de nos consciences agissantes une sorte d’épiderme protecteur, une barrière d’anticorps entre nous-mêmes et les autres. Elle est posée là, à la surface de nos désirs, atone et invisible. Le puissant instinct de domination la gouverne  : tantôt pour l’étirer et nous envelopper totalement en elle, tantôt pour la concentrer en un point et l’épaissir opportunément. Cette élasticité est notre force, notre capacité souveraine d’adaptation et la cause gouvernante de notre existence sociale. Tous ceux qui en sont dépourvus, les timides, les introvertis, les « mal dans leur peau » sont alors comme des cadavres écorchés : livrés aux miasmes et aux mauvais vents des relations humaines.

Pour vous procurer le livre

Livre numérique disponible en cliquant ici !

Livre papier disponible en cliquant ici !

Quand les arbres ne donnent plus de feuilles, de Véronique Barré

« Quand les arbres ne donnent plus de feuilles », de Véronique Barré.

Victorine Delabarre élève seule ses deux filles, Manon et Mimi, à un rythme effréné. Entre ses obligations monoparentales et son travail exigeant et pressant de psychologue à domicile, la jeune femme ne dispose que de trop peu de temps pour songer à son bien-être et à une tout autre vie. Jusqu’au jour où Léon, un mystérieux inconnu, vient bouleverser son existence réglée au millimètre.

« Quand les arbres ne donnent plus de feuilles » est un livre sensible qui questionne chacun quant aux solitudes de notre société. Avec ce premier roman, Véronique Barré, assistante sociale puis psychologue clinicienne, signe une œuvre touchante et authentique qui met en exergue la résilience comme moteur de vie. Précieux et salvateur.

Disponible aux liens suivants :

Disponible au format papier sur notre boutique en ligne  en cliquant ici !

Ou alors au format numérique sur notre boutique en ligne  en cliquant ici !

Disponible enfin en passant par votre libraire. 

A propos de Véronique Barré

Véronique Barré est née au Havre le 22 avril 1972. Elle a suivi plusieurs cursus de formation qui lui ont permis de travailler auprès de publics en grande difficulté en tant qu’assistante sociale et psychologue clinicienne. Elle éprouve un profond intérêt pour les capacités d’adaptation de l’être humain dans un environnement hostile. Son premier roman est inspiré des situations de vie croisées au fil de ses rencontres professionnelles. Il met en exergue la résilience comme moteur de vie. 

Extrait du livre

Il est apparu dans ma vie comme une comète projetée de nulle part. Je fumais, comme à mon habitude, assise sur le perron de ma nouvelle maison, détachée du monde réel pour supporter les répétitives contraintes journalières. Je parlais ainsi aux étoiles avec cette idée saugrenue que mes pensées étaient des ondes que j’émettais aux milliers de récepteurs célestes, eux-mêmes branchés directement au cœur profond de l’humanité. Vu l’absence de réponse face à mes multiples attentes, je me disais qu’il devait y avoir un problème de connexion entre le divin et mon esprit. J’avais pourtant bricolé des mots nouveaux avec du mastic mystique, de la glu au pouvoir d’adhésion rapide mais rien n’y faisait, pas de changement positif dans ma pathétique routine. 

Puis il est arrivé, comme ça, devant mon portail fermé mais jamais à clef, avec sa chevelure grisonnante et sa barbe mal entretenue. Sa chemise rouge à carreaux jaunes et verts, légèrement entrouverte, laissait apparaître un tee-shirt gris clair. Je ne l’avais jamais vu dans les alentours. 

Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Résumé

La Manche représente le dernier obstacle pour les migrants en partance pour l’Angleterre.

C’est à Cherbourg, loin de la trop médiatique jungle de Calais, que vont se rencontrer deux déracinés en quête d’une nouvelle vie.

Entre la traque permanente et les nombreux pièges dont sera pavé leur parcours, Stephen l’Ougandais et Ali le Tunisien devront, par la force des choses, apprendre à coopérer et se faire confiance pour atteindre leur objectif commun.

En attendant de rejoindre leur Eldorado, les compagnons d’infortune se créent un nouveau quotidien, sans cesse chamboulé. La violence omniprésente, réelle et symbolique, les rapproche. Ils comptent également sur certaines âmes bienveillantes pour s’en sortir. Malgré l’évolution de leur projet et le sombre passé qui les consume à petit feu, réussiront-ils à braver l’un des passages maritimes les plus dangereux au monde ?

Ce roman sensible et intelligent offre un nouveau regard sur la crise des migrants.

Livre papier disponible en cliquant ici.

Livre numérique disponible en cliquant ici.

A propos des auteurs

Né à Niort, Antonin Vabre a grandi à Cherbourg jusqu’à ses 18 ans. Journaliste de formation et après de nombreux voyages (notamment au Brésil ou encore en Nouvelle-Zélande), il travaille aujourd’hui pour Canal+ Afrique. Il a précédemment contribué à l’écriture de Incorrigiblement communiste d’Henri Malberg (éditions de l’Atelier, 2014) avec Céline Landreau. Il a ensuite écrit Mineur de fond à Carmaux, la vie de Fernand Frayssinet (Empreinte, 2015). Enfin, il a co-écrit avec Romain Lescurieux Underdog (Salto, 2018).

Pierre Peter est né à Cherbourg où il passe son enfance et son adolescence, avant de poursuivre ses études à Caen en Histoire. Après un Master 1 dans cette discipline, il devient en 2008 professeur de Lettres-Histoire en Lycée Professionnel. Suite à une première expérience enrichissante à Mantes-la-Jolie, en région parisienne, il revient sur ses terres d’origine en 2014, où il peut conjuguer sa passion de l’enseignement avec celle de la mer. C’est au lycée, en cours d’italien puis en hypokhâgne que les deux auteurs feront connaissance.

Presque vingt ans après, toujours amis, ils se lancent dans un projet d’écriture à quatre mains, fondé sur leurs préoccupations essentielles. Un an et demi plus tard en sortira Eaux troubles.

Extrait du livre

Il était doué, mû par sa peur et sa jeunesse, tantôt se glissant sous un bateau au sec, tantôt se suspendant à des câbles métalliques afin de passer un obstacle. Toutefois, son agilité ne lui permettrait pas de franchir le barrage déployé sur la route. Il le savait et de manière prévisible bien qu’alambiquée, il se dirigea à l’opposé de celle-ci, vers la mer, contre laquelle il se trouva bientôt acculé. 

Toujours dans l’ombre, caché derrière des tas de cordages, il suivait au sol la progression des tenailles lumineuses qui se rapprochaient de lui, impitoyables. Il se recroquevilla sur lui-même, sous un amas hétéroclite de bouts, de filets de pêche, de casiers et se sentit pris au piège lorsqu’il entendit les pas lourds des policiers se rapprocher de lui, homard de luxe appâté par le leurre de la liberté. 

—  Sors de là  ! 

—  Sois pas con, on t’a vu. 

—  Tu vas pas rester là toute la nuit, et nous non plus ! 

—  Allez, vite  ! 

—  Ne nous oblige pas à venir te chercher, bordel, ça va énerver tout le monde ! 

—  Putain, fais chier  ! Y’a personne, t’es sûr d’avoir vu quelqu’un  ? 

—  Tu rigoles ou quoi ? Tu me prends pour un con  ? J’en suis certain ! Il a peut-être sauté à l’eau ? 

—  Sauter à l’eau pour éviter un contrôle d’identité  ? Un grand ado qu’aurait peur de se faire engueuler par ses parents à cause du tapage nocturne, mon cul oui ! 

— Je vais regarder quand même, on dirait qu’il y a une échelle… 

En se penchant, le policier crut apercevoir des mains sur un des barreaux rongés par la rouille, mais sa vision n’avait aucun sens car ces mains lui étaient apparues seules, détachées de tout corps, sortant de l’à-pic du quai. Il braqua bien vite sa lampe torche et ses soupçons s’évanouirent avec l’obscurité. Sachant déjà qu’il serait moqué par ses collègues en raison de sa possible erreur de jugement (il cachait de plus en plus mal sa myopie naissante), il garda pour lui son impression fugace et se contenta d’un rapport concis  : 

« Il n’y a pas de ronds dans l’eau, personne n’a sauté, il a dû filer. » 

Les commentaires de ses collègues lui confirmèrent qu’ils mettaient en doute l’existence même du fugitif. 

Ignorant s’il était encore recherché, il était en revanche certain de sa propre réalité tant les efforts qu’il fournissait pour se maintenir en équilibre sans laisser dépasser ses mains ni ses pieds au-delà de l’horizon noir du quai au-dessus de lui le faisaient souffrir. Les jambes repliées, les avant-bras plaqués aux montants de l’échelle, il se tenait à ces derniers, cassant ses poignets à angle droit. Il devait tenir. Tenir. C’était trop tard pour s’immerger, ce serait trop bruyant. 

Il bascula enfin en arrière et fut accueilli par des bras souples à la peau noire. L’un des bras passa instantanément de l’épaule à la bouche du fugitif, ce qui étouffa son cri. Il comprit bientôt qu’il ne s’agissait pas de policiers, qu’on ne lui voulait pas de mal. Son sauveteur le soutenait sur le fin matelas de son corps ; il le lâcha bientôt pour saisir une paire de rames : ils étaient dans une barque. 

À reculons, ils s’enfoncèrent davantage dans les profondeurs du quai, se retrouvant, comme l’homme l’imaginait, juste sous les policiers. Appuyé contre l’inconnu, il était en équilibre instable sur cette annexe légère. Il restait crispé par la douleur, la peur de se renverser, d’être pris, de se faire égorger par ce passeur venu d’un autre monde. L’attente fut longue. Le froid stagnait au ras de l’eau, le vent et la houle se conjuguaient en un son de déglutition angoissant. Ils passaient leur temps à se maintenir à flot tout en repoussant les piliers, les murs, l’extérieur, et bientôt le plafond. Tacitement, ils luttaient de manière coordonnée. 

Ainsi ils s’extirpèrent de leur refuge devenu piège. Au clignotement anxiogène des gyrophares se substituèrent bientôt les lueurs continues et rassurantes des feux vert et rouge indiquant aux gens de mer les limites du chenal ouvert sur le large. Sur cette piste ils avancèrent sans faire claquer les rames une seule fois sur l’eau, surprenant les noirs cormorans qui plongeaient à la dernière seconde à la recherche d’une obscurité plus profonde. 

Ils longèrent le quai, toujours vers le nord, passant entre les bateaux, soulevant les amarres, écartant les coques, les contournant parfois jusqu’à ce qu’enfin ils accostent au pied d’une autre échelle. Ils l’escaladèrent au prix de mille efforts. L’un grimpant tandis que l’autre maintenait l’équilibre de leur frêle embarcation, le premier aidant ensuite le second à atteindre la terre ferme. Ils parvinrent sur celle-ci sans se mouiller, sans se parler. 

Ils coururent ensuite de concert, courbés. Le passager du train, légèrement devant, atteint un muret d’environ un mètre trente. Il eut à peine le temps d’apercevoir la profonde fosse qu’il surplombait que déjà son « complice » sautait par-dessus à l’aveugle. D’instinct, il le rattrapa. Après quelques ajustements, chacun se tenait aux poignets de l’autre, funambules sans filets ni spectateurs. Les rôles étaient inversés. Suspendu dans le vide, à une dizaine de mètres du sol, le sauveteur dépendait à présent de celui qu’il avait recueilli. 

Ce dernier avait plaqué ses jambes puissantes contre le parapet, les genoux frottant sur le béton, assurant un contrepoids au reste de ce corps puissant qu’il tendait vers l’homme en détresse. Bien plus léger, celui-ci se laissa hisser par cette grue humaine et regagna la surface. Essoufflés, appuyés contre ce mur qui aurait pu tuer autant qu’il avait sauvé, ces deux inconnus contemplaient la masse noire reposant au fond de cette fosse qui avait failli être leur tombeau : il s’agissait d’un sous-marin exposé au sec dont ils ne s’expliquèrent pas la présence. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, ils s’étaient déjà jaugés. Ils pouvaient se faire confiance… 

Au bout d’un laps de temps indéterminé, d’une mimique, celui qui connaissait le mieux la ville invita son alter ego à le suivre. Ils coururent à un rythme soutenu mais supportable vers l’est, longèrent bientôt les clôtures barbelées déjà rencontrées et, au terme d’un itinéraire complexe, escaladèrent des barrières, rampèrent sous d’autres, empruntèrent des tunnels dégagés au cœur de tas de palettes, de cageots. L’absence totale d’hésitation de son guide lui permit de comprendre qu’il savait parfaitement où se rendre. 

Deux silhouettes leur firent signe de s’arrêter, laissant avancer celui qu’ils connaissaient pour l’interroger à propos de l’imposant postulant. Ce dernier était maintenu à quelques pas et surveillé avec un mélange de crainte et de méfiance. Au terme de ces quelques échanges, le guide revint vers son protégéAu cœur de cette semi-obscurité, de faibles rayons de lumière filtraient çà et là. Sous le masque irréel de ces taches de rousseur protéiformes et mouvantes, ils se présentèrent l’un à l’autre. Le plus petit des deux articula « Stephen » en se désignant de la paume, avant de la diriger vers celui dont il venait de se porter garant. Lequel, hésitant, bredouilla en retour à mesure que son mensonge venait : 

—  À, A, Ali. 

—  Harry  ? 

—  Ali. Aaaaali, corrigea ce dernier avant de tendre sa propre main vers celle qui l’attendait, cette fois non par nécessité mais par plaisir. 

Le coin de Stephen était, sans doute comme tous les autres, d’un inconfort total, mais au moins préservait-il une certaine intimité. Ils y cohabitèrent ce soir-là, celui qui s’était présenté comme Ali ne cherchant pas à partager la paillasse et gardant ses distances, ce qui convenait parfaitement à Stephen. 

Lire la suite au format papier en cliquant ici.

Lire la suite au format numérique en cliquant ici.