Archives par mot-clé : Tour de Babel

La tour de Babel de Marta Minujin, architecte livresque.

La Genèse, dans la Bible, dit : les Babyloniens parlaient une langue unique et ne formaient qu’un seul peuple. Après le Déluge, les premiers hommes entreprennent sa construction pour atteindre le ciel, un moyen d’accéder ainsi directement au Paradis. Ainsi naquit la Tour de Babel (Babel signifiant « Porte du ciel »). Un projet jugé trop orgueilleux par Dieu, qui punit les Babyloniens en leur faisant parler des langues différentes, si bien qu’ils ne purent mener à bien leur entreprise, devinrent étrangers les uns des autres et se dispersèrent sur la Terre…

En référence à ce récit, cette symbolique inspira bien des projets, et celui que nous vous présentons, pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore, est l’un des plus originaux et ambitieux, puisqu’il s’agit de la modélisation de la Tour de Babel réalisée avec plus de 30 000 livres !

Tour haute de 25 mètres, l’équivalent de 7 étages, le projet rendait un hommage artistique à la ville de Buenos Aires, alors désignée par l’UNESCO, Capitale mondiale du livre, du 7 au 28 mai  2011.

argentina-tower-of-babel-books-3

Le projet a été imaginé par l’artiste Marta Minujin, née à Buenos Aires en 1943, ville où elle a également étudié à l’école des Beaux-Arts. Figure du pop-art argentin Marta est plutôt connue à l’époque pour des sculptures (avouons-le très étranges), créées à partir de matelas. L’artiste, amie d’Andy Warhol, est une performeuse artistique de toujours, comme en témoigne son premier happening en 1963 à Paris, qui visait à détruire ses propres œuvres, en compagnie d’amis parmi lesquels Christo.

Un tel montage livresque ne fait douter personne et pour cause, l’artiste n’en est pas à son premier coup d’essai. En 1983, au sortir de la dictature la plus meurtrière de l’histoire argentine (1976-1983), Marta Minujin  avait bâti, selon l’AFP, un énorme Parthénon de Livres interdits, pour marquer la fin de la censure. Elle a voulu, cette fois, rassembler les pays et les hommes….

argentine-tour-babel-composee-30-000-livres-L-_a6ycy (1)

L’assurance de la démesure donc, d’une créativité libérée et d’une ferveur tant institutionnelle que populaire, puisqu’elle a pu compter sur le soutien de plusieurs ambassades étrangères qui lui ont fourni gracieusement des milliers de livres pour réaliser son projet, mais aussi l’appui de nombreux bénévoles, pour ériger cette tour sur la voie publique.

Ainsi commença le montage de la structure métallique hélicoïdale, à l’image de la Tour de Babel, il y a plus de 4 000 ans,  qui allait être recouverte de livres sous pochettes plastifiées, afin de pallier aux éventuelles intempéries.

Tower of Babel

Le jour J, les visiteurs montaient enfin vers le sommet de la tour, en appréciant toute sorte de livres, du manga à la poésie espagnole ; ils entendaient également la voix enregistrée de Minujin  sur une musique qu’elle a composée, réciter le mot «livre» en plusieurs langues, durant toute leur ascension… le projet fut une grande réussite.

babel-interior

Et que devinrent les livres le 28 mai, date de clôture de ce formidable projet, vous demandez-vous ?  Lorsque les amateurs de littérature ont été invités à choisir un livre chacun, ceux qui restaient ont constitué une archive appelée La bibliothèque de Babel. Où se situe-t-elle ? On ne le sait pas. Peut-être que les livres ont été eux aussi dispersés aux quatre coins du globe… ainsi la boucle serait bouclée.

Mais qu’importe, puisque l’artiste a suggéré que dans 100 ans, et, qui sait, peut-être bien plus encore, les gens diront «il y avait une tour de Babel en Argentine …  » et ils n’avaient pas besoin de traduction, parce que l’art n’a pas besoin de traduction.

La tour de Babel – en livres – de Jakob Gautel

Nous vous avions déjà proposé de découvrir la tour de Babel réalisée par l’artiste argentine Marta Minujin, un projet unique qui s’était tenu en 2011, à l’occasion de la célébration de Buenos Aires en capitale mondiale du livre.

L’occasion cette fois de vous faire découvrir un projet qui semble similaire de prime abord, mais dont l’approche artistique diffère, autant que la construction de l’édifice. Autre différence notable,  la tour de Babel de Jakob Gautel, réalisée avec plus de 15 000 livres, a été exposée en de nombreux endroits entre 2006 et 2012. Ce projet a donc pour sa part voyagé, et a à chaque fois été enrichi de nouveaux ouvrages. Tout d’abord en 2006 au centre d’art contemporain La Maréchalerie, puis à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles ;  en 2007 au ZKM, Zentrum für Kunst und Medientechnologie, Karlsruhe, Allemagne ; en 2008 au siège d’ARTE, Strasbourg ; en 2009 à la Maison de l’Architecture de Poitiers, mais aussi au Palais des Beaux-Arts à Lille en août 2012…qui nous a permis via la Bibliothèque des Sciences et de l’Atiquité de Lille 3 sur son blog  Insula , de recueillir de nombreuses informations.

Tour de Babel en livre de Jakob Gautel
La tour de Babel de Jakob Gautel, réalisée avec plus de 15 000 livres.

Comme à Lille, un appel était lancé à la population : amenez vos anciens livres pour la construire !

« En lignes superposées, les tranches des livres, selon l’épaisseur des volumes, paraissent comme des couches de temps plus ou moins importantes. Éditions anciennes, impressions récentes, couleurs variées des papiers, parfois jaunis, formats divers, couverture colorée d’un livre pour enfants s’opposant à celle plus austère d’un essai théorique, ouvrages en tout genre et de toutes origines, autant de différences qui vont composer des strates de nos souvenirs de lecteurs, les titres s’associant les uns les autres pour composer de nouvelles histoires en une métaphore de la bibliothèque universelle. », nous rapporte Insula.

Pour construire sa Tour de Babel, haute de 4 à  6 mètres, fonction du lieu d’exposition, l’artiste franco-allemand assemblait les livres en reprenant la forme hélicoïdale telle que représentée sur l’illustration de François Shutten, qui a fait don récemment de François Schuiten fait don de la quasi totalité de ses planches originales de bande dessinée à cinq instances françaises et belges (illustration ci-dessous), chaque ouvrage constituant  une brique de mémoire et de savoir. Une tour constituée de romans, livres de poésie, textes de théâtre, livres d’art, de cuisine, d’enfants, d’école, guides de voyages, de bricolage, d’amincissement, mémoires, livres techniques, scientifiques, textes administratifs, livres politiques, livres censurés, traductions et ouvrages dans leur langue d’origine, livres anciens et tout récents …

Babel-Lille-2012-La-tour-infinie-François-SCHUITEN
Babel- La tour infinie par François Shutten

« Né en 1965 à Karlsruhe (Allemagne),  Jakob Gautel vit et travaille à Paris et ailleurs. Ancien élève de Christian Boltanski à l’Ecole nationale supérieure des Beaux‐Arts de Paris, il travaille le dessin, les arts graphiques, la photographie, et des démarches d’installation. Il expose en France et à l’étranger, et expérimente des formes d’art hors des espaces convenus : affichages, action, performances… Par ses interventions diverses, il remet en cause l’état des choses : son travail tourne autour de la perception de la réalité, et tente d’ouvrir des brèches pour montrer ce qu’il y a derrière l’apparence des choses. » via Insula .

Lors de l’exposition à Bruxelles, la RTBF belge recueillait l’analyse du commissaire de l’exposition Régis Cotentin :

« L’icône originelle de Babel, c’est la Tour de Breughel, image universelle, qui s’est imposée pour toutes les cultures, avec sa spirale, un motif parlant figurer la montée vers le ciel et le délire humain.

Ici, Babel est heureuse pour reprendre les mots de Roland Barthes, quand elle figure le monde d’aujourd’hui, la globalisation, la mondialisation sur lequel nous jetons un regard distancié.

Mais elle est aussi visionnaire, quand on s’en sert comme  miroir d’une réalité vers laquelle il ne faut pas tendre.

Pour monter cette exposition, le commissaire s’est attaché à rassembler des œuvres qui servent l’allégorie, et ses quatre étapes : la construction de la Tour, le châtiment divin, la confusion des langages et la dispersion des peuples.

Ces œuvres partent évidemment du modèle breughélien pour s’en détacher et aller ailleurs, car Babel est une allégorie qui peut se construire à partir de différentes images, conglomérat, accumulation qui dépasse l’entendement, ruche, gratte-ciel, etc… »

A noter enfin l’anecdote suivante recueillie lors de l’exposition au Museum de Botanique qui permettait d’avoir (Une particularité de la scénographie qui n’était pas possible au Palais des Beaux-arts de Lille ),  le point de vue de Dieu sur cette Tour, depuis le 2e niveau, perspective, et qui révèle que le dernier livre, le plus élevé, est la Tour infernale…

Babel de Jakob Gautel au Museum de Botanique
Babel de Jakob Gautel au Museum de Botanique

Un travail visuel mais aussi de fond, de sens, que nous ne pouvions pas laisser s’envoler sur iPagination.

Découvrez le site de Jakob Gautel en cliquant ici !