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Manières d’être, de Jean-christophe Torres

Manières d’être de Jean-christophe TORRES

Alors que les sociétés modernes, avec la révolution de l’Internet et des réseaux sociaux, semblent avoir basculé dans l’image et le paraître, les uns et les autres questionnent le sens et les limites de ce comportement où chacun souhaite être vu et reconnu. Si c’est une manière bien contemporaine d’exister, qu’en est-il du soi, de ce que nous sommes intimement  ? 

Au-delà des simples convenances, des apparences que nos manières font advenir et en lesquelles on les réduit trop hâtivement, elles invitent potentiellement à estimer notre condition et la réalité de notre hypothétique identité personnelle. Les manières d’être affirment un positionnement global et fondamental de l’homme dans le monde – et non simplement intégré dans la seule société de ses semblables. 

Concernant l’auteur

Jean-Christophe Torres, agrégé de philosophie, est l’auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie politique et de l’éducation. Il propose avec Manière d’être une réflexion profonde et fondamentale, résolument passionnée, sur soi, pour devenir et être, durablement.

Extrait du livre

La peau de l’esprit  : Chacun est attaché à son exigence de maîtrise. L’angoisse d’être dépassé par les événements, d’être débordé par ses propres émotions, de ne pas parvenir à surmonter les adversités du moment sont autant de manifestations d’une psychologie communément partagée. Cette sourde inquiétude est alors comme la peau de l’esprit. Elle forme en chacune de nos consciences agissantes une sorte d’épiderme protecteur, une barrière d’anticorps entre nous-mêmes et les autres. Elle est posée là, à la surface de nos désirs, atone et invisible. Le puissant instinct de domination la gouverne  : tantôt pour l’étirer et nous envelopper totalement en elle, tantôt pour la concentrer en un point et l’épaissir opportunément. Cette élasticité est notre force, notre capacité souveraine d’adaptation et la cause gouvernante de notre existence sociale. Tous ceux qui en sont dépourvus, les timides, les introvertis, les « mal dans leur peau » sont alors comme des cadavres écorchés : livrés aux miasmes et aux mauvais vents des relations humaines.

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Nathanaël, de Laurence Délis

Résumé :

L’absence de sa mère, décédée à sa naissance, a créé un manque compréhensible dans la vie de Nathanaël et généré des rapports difficiles entre son père, sa sœur et lui. Une famille bancale dans laquelle il a du mal à trouver sa place. Passionné de musique, pianiste et compositeur en devenir, il puise une sorte d’apaisement dans l’amitié complice qui le lie à sa cousine Alice depuis l’enfance. L’apprentissage de la complexité des sentiments et l’inexplicable difficulté de grandir avec la sensation de vide qui l’accompagne entraînent cependant Nathanaël à fuir l’existence plutôt qu’à la vivre. Au fil des années et des rencontres, à travers la perception particulière qu’il entretient avec le bassin d’Arcachon, terre maternelle qu’il découvre l’été de ses dix-neuf ans, le jeune homme bâtit sa propre histoire. Une histoire où les personnes se heurtent, se découvrent, se dévoilent et s’aiment avec fragilité et résistance.

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A propos de Laurence Délis :
Artiste peintre, Laurence Délis s’inspire des sentiments, des émotions, de l’écoute du monde pour créer. L’écriture, à l’image de la peinture, s’ouvre sur les mêmes perceptions avec l’idée de transcrire les états d’âme de l’Homme dans toute sa globalité. Lila est son premier roman qui va vous bouleverser.
Extrait du livre :

Depuis mon arrivée, je respirais différemment. Ici, tout me parlait. Les senteurs maritimes, puissantes, le bruit perpétuel de l’océan, la couleur dorée du sable fin. L’attraction était forte, influente, et peu m’importait si je faisais un amalgame entre cette terre et ma mère. Je me fichais de savoir si cela révélait le manque terrible de son absence, je ne cherchais pas à y mettre des mots, ni des explications. J’étais un nouveau-né face aux perceptions que je découvrais. Je voulais apprendre à grandir dans ses bras maternels.

Je lui adressais des mots silencieux. Des mots qui lui parlaient du chagrin de n’avoir jamais entendu sa voix ni son rire, celui de n’avoir jamais pu me blottir dans ses bras. Ma peur de vivre venait-elle de si loin ? Et celle d’affronter ce monde qui me bousculait sans que je trouve où m’amarrer ? Je tangue, maman, je tangue jusqu’au moment où je tombe. Me relever me demande un effort si grand. Je tremble. Me raccrocher aux branches est douloureux. Je tremble, encore. J’ai dans la tête un chaos permanent. Et sans la musique, je n’aurais pas envie de poursuivre ma route, mais ça, tu vois personne ne le sait, elle éloigne le vide un moment, même si la colère vient en supplément quand je perds pied. Je suis sans repère. Papa et Louise ne remplissent pas le manque que je ressens, au contraire, ils le renforcent, je ne sais pas comment c’est possible mais c’est là, tout le temps. Je suis venu, maman, je suis là.

Dans ces moments-là, quelle que soit l’heure je filais à l’océan. Je gonflais mes poumons de l’air de la mer. Je plongeais à l’intérieur de la vague, me laissais porter jusqu’à la crête et dans un crawl puissant, revenais vers le littoral, poussé par l’élan de l’onde. Me pardonnes-tu d’être vivant, lui disais-je, bercé dans le creux de l’oscillation. La nuit, je me contentais de rester sur le sable, je m’isolais des groupes de jeunes qui s’installaient autour d’un feu, ça sentait la saucisse grillée, la bière, la clope et le joint. Dans l’obscurité, l’océan m’impressionnait. Les sons et les odeurs explosaient dans la démesure. Je gardais les bras contre mon corps, j’étais comme un môme, effrayé, vaincu et conquis, tout cela à la fois.

La gargote proche de la plage proposait des tapas diverses et variées ou des assiettes d’huîtres pour douze euros. L’endroit ne payait pas de mine, un mobilier peu entretenu, des murs qui avaient subi les outrages du temps. Mais planté au centre d’une estrade au fond de la salle se trouvait un piano droit. La propriétaire se prénommait Barbara et appréciait Tom et Jeanne. Elle avait donné à cette dernière la possibilité d’exposer quelques-unes de ses toiles sur les murs. Barbara avait étudié la musique classique, puis le jazz pendant près de vingt ans avant de reprendre le restaurant de son père. Elle avait fait de la place pour installer le piano et avait invité des amis musiciens à venir jouer. Elle encourageait volontiers tous les genres musicaux, sa seule exigence demeurait la qualité qui faisait la réputation du lieu. Le public ne s’y trompait pas et l’enthousiasme ambiant reflétait celui de passionnés de musique. De temps à autre je proposais à Adèle de se joindre à moi lorsque je retrouvais Tom et Jeanne chez Barbara. Je lui offrais un verre, un seul, de crainte de la voir apprécier l’alcool de façon excessive. Elle n’était pas Alice cependant et en cela me rassurait sur beaucoup d’aspects.

Le poids permanent que je portais ne variait pas, j’avais beau tenter d’y échapper sa résistance m’épuisait. J’avais cependant laissé la porte ouverte à de nouvelles sensations. C’était arrivé sans que je le prémédite. Il était tard, un soir. Adèle était là avec son visage levé vers moi, dans une attente timide et touchante et j’avais effleuré ses lèvres sans trop savoir si j’avais envie de poursuivre sur cette voie, si ce baiser léger représentait quelque chose. C’était doux, un peu machinal. Aisé. Le sourire confiant qu’elle m’adressa fit battre mon cœur plus vite. Elle paraissait tout à la fois fragile et forte. Une sorte d’ambivalence séduisante qui m’enhardit. Avide de caresses, elle me disait au creux de l’oreille combien elle aimait mes mains et ma bouche sur elle. Elle me disait aussi qu’elle m’aimait. Ça résonnait de façon bizarre en moi, me rendait maladroit et un peu défensif et lorsqu’elle désira faire l’amour, je me trouvai comme un con à ne pas savoir comment réagir en présence de la charge émotionnelle qui suintait d’elle. Je l’ai jamais fait, lui dis-je ce jour-là sans la regarder. Ce n’était pas facile à avouer, encore moins de s’y risquer. Mais elle était là avec sa confiance délicate et tout son amour et malgré ma maladresse, ma crainte de lui faire mal, la rapidité avec laquelle je jouis, je découvris qu’on avait bien assez de tendresse l’un envers l’autre pour le vivre comme un passage vers des félicités prochaines.

Dans la chaleur des après-midi et dans la pénombre de la chambre, nos corps s’exploraient. L’attraction était ample, généreuse, sans pudeur. La liberté qu’on s’autorisait me faisait un bien fou. Sa voix me portait. Oui, sa voix m’envoûtait. Singulière, à la chaleur inattendue pour une fille si menue, elle s’ourlait de sonorités basses qu’elle modulait avec sensualité. Une sirène dans mon lit que je désirais souvent et elle répondait sans hésitation à mon envie d’elle. Le plaisir était agréable avec des pointes délicieuses. Elle me disait je t’aime et je l’embrassais en retour.

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Le pérégrin de Brabanterre, de Patrick van Wessem

Le pérégrin de Brabanterre, de Patrick van Wessem

Résumé :

Être là. Tel un enfant devant le maigre don qui s’y disposerait après un long temps d’accordage en tendant les mains vers sa mère avant que de pouvoir d’elle l’accepter puis seulement le recueillir dans ses paumes et dans son chant. Être là. Devant cela qui tarde à venir dans nos errances inquiètes, dans cet amas de sombre que nous traînons derrière nous, cheveux peignés au vent dans des sens trop indémêlables. Être là. Tel un enfant exténué ou las qui négligerait ses histoires anciennes qui usent et qui fatiguent. Être là. Tel un enfant qui ne chercherait aucun sens aux couleurs de son chant. Car tout chant vit de l’enfance et des saisons et des musiques qui, à elles seules, font sens, ici et maintenant. Et raison d’être, dans l’indivis et pour finir dans la seule permanence d’aimer. 

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A propos de l’auteur :

Patrick van WESSEM, né en 1949, a grandi dans un domaine de rêve qui l’a vu naître, certes, mais qui ne lui avait été que prêté. Son père en était alors le régisseur. Flanqué de cinq sœurs et de cinq frères – toujours treize à table – l’auteur ne s’est jamais éloigné des superstitions, des questions, des énigmes et des mystères de l’enfance. Aujourd’hui, toujours attentif à ses étonnements premiers, il nous en parle dans ce récit qui emprunte à la poésie, mais qui est rédigé cependant comme un chant, en prose rythmée, belle, ample et mélodieuse. 

Extrait du recueil : 

L’auteur a choisi délibérément d’utiliser l’orthographe rectifiée de 1991 tout au long du manuscrit. C’est ainsi que certains accents par exemple disparaissent.

***** 

Celle qui se souciait trop, à ton goût, 

de multiplier chez vous les présences, 

celle qui rêvait que l’on mansarde, un jour pas trop lointain, 

les greniers du domaine, sans oublier les granges vides, 

que l’on y fasse dormir, entre les chiens-assis, dessous les combles, 

tous les enfants des colonies, 

non des comptoirs, non des empires, 

celle qui osait espérer qu’un jour un Roi 

ordonne d’installer des lits supplémentaires 

dans les couloirs du château du domaine, 

pour qu’on y loge enfin 

tous les enfants des domaines autochtones 

qui n’ont pas d’autre toit que les nuages gris, 

ou seulement ceux des propriétés avoisinantes, 

qui n’ont pas de château… 

Celle-là donc, elle s’était levée tôt, ce jour-là. 

La tasse de café sur la table était déjà tout attiédie 

quand ses enfants minimes, avec, depuis la veille, 

toute l’aube déjà au fond des yeux, 

s’apprêtaient à partir, 

bien avant que le coq d’une ferme voisine ne chante le début du jour. 

Quelques chevreuils, la veille, avaient été entraperçus par quelques éclaireurs en herbe, 

dans le fond du verger caché des hautes tiges. 

On se lèverait tôt, avaient décidé les enfants 

et l’on suivrait des chevreuils, 

les traces des sabots dans la neige… Dans la neige ! 

On ne trainerait pas, craignant la bourrasque annoncée pour le début du jour 

et craignant que quelqu’un puisse aussi les déloger, 

un braconnier, un maraudeur, un dénicheur toujours possible. 

Dans la descente, on glisserait sans mot – c’était bien convenu – 

musique au cœur, en luge courte ou en traineau plus long, 

plus confortable, mais plus pesant et plus bruyant, 

moins maniable dans les courbes, donc plus risqué. 

On glisserait alors calmement cadré dans tout le paysage, 

pour les mieux voir. 

— Pour l’aube chuchotée, disait la mère, 

n’occultez ni portes ni fenêtres. 

Laissez ouvert le réduit à chaussures. 

Laissez, laissez le vent souffler jusques au seuil du corridor de la maison. 

Et qu’importe si, devant tant d’impatience, 

les petits chaussent les grosses pointures, 

puisqu’ils sont déjà, tous, dans l’urgence de l’aube, 

ses tout premiers convives. 

Elle disait, la mère, aux ainés qui, pour la circonstance, 

s’étaient vu saboter leur escapade blanche, 

elle disait aux ainés sans chaussures, 

les mains portées aux hanches, 

tête penchée et de fatigue, un peu déclinée vers le sol, 

elle disait… 

— Laissons-les, nos petits. Laissez-les faire, 

laissez-les seuls, entre eux, pour la surprise. 

Laissez-les seuls dans leur plus bel étonnement, 

dans leur plus soudaine surprise ! 

Et d’ajouter, pensive… 

— Les voilà qui s’en vont, éblouis tout autant qu’affamés de manne blanche, 

assoiffés de lumière, 

tisser leurs mots laiteux sur leur plain champ de laine, 

tout au bout de la nuit. 

Oui, les voilà partis chanter déjà tout l’or de l’aube 

comme vous, vous allez 

chaque matin au lait, en chantant, 

chaque matin au pain, en dansant. 

Et d’ajouter encore 

dans un songe éveillé… 

— Aux petits, laissez murir en eux ce qui très tôt promet. 

Que la belle saison s’installe dans leur cœur. 

Laissez fleurir en eux cela qui se répète avec espoir 

et recommence. 

Puis elle ne parlait plus. 

Et peut-être qu’elle espérait avoir de ses ainés, 

dans l’amas de ses lessives du jour à venir, un peu d’aide. 

Elle savait bien qu’elle devrait encore leur répéter 

d’assurer par ailleurs ce qui doit être fait 

des routines ordinaires 

et chacun pour la part qui lui revient 

sans tenter de se prévaloir de passe-droit particulier. 

Elle aurait à prêcher encore… Elle le savait. 

À redire à chacun sa besogne, sa part 

des choses gaies et sa part des choses fastidieuses 

à remplir pour le bien de chacun et de tous, 

pour la pérennité de la maison et pour la renommée de la famille. 

Ce n’est pas très sorcier à comprendre, 

disait-elle souvent à qui voulait l’entendre. 

Peut-être qu’elle pensait, sans s’en plaindre, 

combien le jour est sourd et lent 

quand les ainés comprennent si peu 

et sont si réticents, là où elle se voit résoudre à dire et redire 

cela qu’ils veulent si peu entendre, 

dans la courbure de l’aurore. Peut-être. 

Dans la cuisine, 

devant la table où quelques bols trainaient encore, 

elle ne disait plus grand-chose. 

C’est sûr, ce qu’elle avait à dire, elle l’avait dit et répété ! 

— Pour nos petits, insista-t-elle, 

laissez faire ce qui se fait et se défait, 

à la cadence et dans l’harmonie de chacun. 

Dans son songe, elle pensait aux plus jeunes 

éloignés dans la neige et nus dans l’aube. 

Elle savait mieux que quiconque et plus que de raison 

que la mémoire de la lumière est la lumière de la mémoire 

et qu’il faut abandonner aux petits 

cette première joie de l’aube entrevue, 

comme un doux souvenir, pour plus tard. 

* 

Elle avait cru longtemps 

qu’il lui fallait allonger le temps de tes culottes courtes 

pour prolonger le temps de ton enfance, 

te protéger du monde des grands. 

Et toi qui avais si soif de croitre rapidement ! 

Elle craignait seulement les enfances inachevées, 

les enfances écourtées ou celles qui s’éloignent à jamais, 

trop tôt, on ne sait trop vers où, ni comment, ni pourquoi, 

dans l’effusion des jours, 

vers des saules sans épaules, qui sait, 

lorsque tes chiens négociaient çà et là un gros os à ronger, 

un seul, devant la maison forestière, 

là où des petits-gris marchandaient encore. 

 

Elle cultivait ses assignations. 

Elle en avait toujours douze à la « onzaine », 

ne se lassait jamais de rabâcher aux grands, 

ses prescriptions, son « ménagier », ses dix commandements. 

Pas besoin de tablette, 

elle l’avait bien en tête, son petit catéchisme. 

Un. Chaque jour, ce qui doit être fait tu feras. 

Deux. Les voies les plus sures toujours emprunteras. 

Trois. Aux chemins non balisés toujours renonceras. 

Quatre. Au chant des oiseaux de l’aube te guideras. 

Cinq. Aux amis confirmés seulement te fieras. 

Six. Odeur des plombs, feux et cris des chasseurs sans clémence t’interdiras. 

Sept. Tendre parole à quelque maraudeur ou dénicheur te défendras. 

Huit. Aux larmes des vieux loups jamais n’acquiesceras. 

Neuf. Sabotage de la neige, ou salage s’il échoit, pour retrouver chemin dessous tes pas, toujours tu attendras. 

Dix. Si vos chiens vous sont restés fidèles après les traques, le ciel toujours tu béniras. 

Et la mère d’ajouter dans tous ses rabâchages, sans pouvoir trop s’en empêcher… 

Onze. Les perdreaux fous de l’année jamais de front ne fixeras, car jamais rien tu n’y pourras. 

Douze. Légumage et fruitage toujours respecteras et bénédicité avant chaque repas toujours en cœur réciteras. 

 

Te verrais-je sourire ? Tu dois comprendre. 

Toutes ces règles sont commandements 

qu’il incombe à chacun de suivre follement ! 

Imagine un instant une tribu n’honorant ni l’obéissance 

ni les autres vertus, naturelles et infuses, et les vertus morales ! 

Y as-tu seulement pensé ? 

* 

Reprenons notre route. Ne contournons pas le château. 

Ne prenons pas le chemin le plus court. 

Prenons le temps. Parler te fait du bien. 

Passons sans hâte la petite serre, à main droite, 

aux vitres cassées, 

qui n’offre plus aucune graine et ne permet aucun semis. 

Rejoignons, plus au sud, la ferme. 

Évitons le porche et tous ses courants d’air. 

Passons les quelques escaliers de pierres grises 

que nous emprunterons à l’aise. 

Vois dessous la corne du toit ! Le vent souffle à nouveau 

dans le porche, ses tas de neige 

jusqu’à cela qui n’est plus que remise à chaussures, 

à côté de la buanderie, sur le seuil de la maison du père 

où règne le silence avant tous les encombrements futurs, 

les carnages et la débâcle des lessives du jour. 

Derrière la maison, le vent s’énerve et pousse sa poudre blanche dans la volière 

enveloppée de brume. 

Les perruches y dorment d’un œil. 

On y a cru, au ciel, un moment ! 

Mais le ciel est trop gris. Et de là-haut, 

on ne voit jamais rien venir. 

Et rien ne transparait vraiment de l’aube. 

Allons-nous attendre longtemps ? 

 

Et toi tu trembles déjà de perdre ton temps, 

craignant que le jour entier soit maussade ! 

Tu ne sais toujours pas ? 

Tu ne sais pas ! Tu n’as rien remarqué, ce matin, en chemin ! 

La route est blanche sous tes pieds et la neige, non encore sabotée, 

porte l’empreinte de tes pas. 

En usant tes chaussures sur les pierriers, tu écris. 

Dans la respiration du vent, tu écris. 

Tu écris sur tes routes diurnes. 

Dans la poudre du vent, tu écris. 

Tu fais tes gammes en marchant et en songeant. 

Sous l’écorce de tes nuits, tu écris. 

Sur cette peau blême voilée de neige, tu écris. 

Et jusqu’au dernier blanc de l’hiver, tu écris. 

Avant que de te reposer sur la plaine cinglée de froid, 

oui, tu écris. Tu écris ton livre de vie sans le savoir, 

jusque sur ton linceul qui cèlera l’ombre même de ton corps. 

***** 

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Les baïnes invisibles, de Treplev

Les baïnes invisibles, de Treplev

Ce premier roman du prometteur Treplev est une histoire unique et universelle à la fois. De la difficulté d’assumer ses différences à la peur du regard des autres, des lâchetés quotidiennes aux « j’aurais dû »… Tant de pièges qui jalonnent le quotidien de nos vies amoureuses.

C’est aussi une histoire de génération, de certitudes qu’on piétine et de peurs qui n’existent que dans nos têtes. Bref, une histoire d’amour d’aujourd’hui. Pimentée et drôle, bruyante et désordonnée. Vivante, tout simplement.

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Extrait du livre :

« Marie, c’était une île.

Il y a des femmes qui sont des chemins, qui vous emmènent ailleurs. On les emprunte à un tournant de nos vies et on les quitte quelques embranchements plus tard, pour prendre un autre cap ou faire demi-tour. Le plus souvent, j’ai eu la chance de parcourir des routes de montagne, sinueuses, excitantes, dangereuses parfois mais qui m’ont entraîné vers des sommets, qui m’ont tiré vers le haut. Les sorties de route venaient toujours de ma façon de conduire, intentionnelle ou non. Les lignes droites me font flipper. La routine est une mort par défaut qui vous nécrose et vous paralyse lentement. Le poison du « aujourd’hui » se répétant à l’infini, un supplice. Plante-moi des aiguilles à tricoter chauffées à blanc dans les globes oculaires plutôt que de m’obliger à vivre avec des morceaux d’asphalte si prévisibles, si lisses, si froids, si chiants.

D’autres femmes sont des feux d’artifice. Elles éblouissent tous ceux qui les approchent. On recherche leur présence, la vie paraît plus lumineuse, plus gaie en leur compagnie. Un spectacle merveilleux, mais éphémère. Une pause magique dont on sort ébloui, mais répétitive, dont on se lasse très vite et qui déçoit dès qu’on découvre l’envers du décor, les artificiers, les câbles, toute la machinerie. Un feu d’artifice, c’est beau de loin. De près, ça pue le soufre et explose les tympans.

Et il y a les îles.

Les îles, ce sont ces êtres qui vous donnent l’impression d’être arrivé à destination, que votre voyage est fini. On s’arrête là, on pose ses valises. Vous êtes sur un territoire qui se suffit à lui-même, un abri après des années de mers déchaînées, un Ithaque.

Personne n’est une île en soi. Cela se fait à deux. Celle qui va être une île pour moi sera une route, un feu d’artifice pour d’autres. Une île, ça naît d’une adoption commune. Une île, ça s’apprivoise.

On peut avoir plusieurs îles dans sa vie. J’en avais connu d’autres avant elle. Une île, ça s’entretient. Sinon, l’abri paradisiaque a vite fait de se transformer en un enfer tropical dont il est difficile de s’échapper. La plage de sable blanc et le lagon turquoise se métamorphosent en une falaise escarpée sur laquelle viennent se fracasser vos sentiments.

Marie, c’était une île. Version paradisiaque.

Physiquement, moralement, je me détendais en sa présence. Mon corps, mes soucis de taf, mes muscles, mes angoisses, le plus petit et insoupçonné de mes nerfs se mettaient en congé. Plus de tension, je vivais dans un autre rythme. Celui du bonheur je crois. En tout cas une forme de bonheur.

Alors pourquoi je n’arrivais pas à formuler simplement ça ?

Sur la table, mon téléphone muet se mit de nouveau à frétiller.

Texto d’un de mes amis.

Alors, il paraît que tu te tapes une petite jeune avec un cul d’enfer ? Voilà pourquoi on te voit moins. Cachottier. Profite. Quand t’en auras marre, fais signe.

Élégant, n’est-ce pas ? Ce pote a toujours eu cette faculté à sonner vulgaire, même sans le vouloir. Une cloche fêlée. Dissonante. En tout cas, le « sms arabe » était en marche. Je n’aimais pas le raccourci qu’il faisait. Dans son schéma, j’avais la chance d’avoir harponné le fantasme de tout trentenaire célibataire : belle et jeune. Le combo idéal. On s’imagine pouvoir leur faire sexuellement plein de trucs sans qu’elle ne se mette à penser, dans l’instant, couple, bague, présentation aux parents, robe blanche, bouquet jeté en l’air et tout le tintouin. Dans sa tête, j’avais touché le gros lot, cinq numéros et le complémentaire. Il n’envisageait pas un seul instant que je puisse m’attacher à une fille comme ça. Je le comprenais, vu mon passé et le nombre de fois où j’avais été le premier à réduire mes conquêtes à un assemblage de chair, à des pourvoyeuses de plaisir, de râles et d’ego.

J’ai bien eu envie de lui décocher une réponse cinglante, seulement mes doigts immobiles ont patienté vainement devant un écran vide. Je ne savais pas quoi lui répondre, comment le contredire.

Pourquoi, bordel, pourquoi ?

Le souvenir d’une de mes premières escapades diurnes avec Marie m’est revenu en tête.

Nous nous étions rendus à deux pas de chez moi, dans un café en bord de Garonne. Le printemps pointait le bout de son nez, les joggeurs étaient de sortie sur la promenade aménagée le long des quais. On avait passé une bonne heure en terrasse à vanner les faux runners, ceux qui ne couraient pas pour le sport, mais en pénitence. Ils n’aspiraient qu’à une chose : perdre, avant les premiers week-ends plage, les kilos accumulés tout au long des mois d’hiver, à grands coups de bouffes gargantuesques, de raclettes surdimensionnées et de poignées de noix de cajou gobées après un « allez, une dernière, on a le temps avant l’été », un verre de rosé pour faire passer le tout. Au premier rayon de soleil, panique. Antilopes affolées par l’odeur du lion proche, ils se mettaient à galoper frénétiquement, dans tous les sens. Très drôle de les voir enchaîner des foulées démesurées, rougeauds et repentants, regrettant, lui, le kebab inutile de quatre heures du matin pour éponger son alcoolémie juste avant d’aller se coucher ; elle, l’ajout de chantilly sur un dessert déjà confit de sucre et de crème pour atténuer le fait que son crush de la veille n’avait pas répondu à son message.

Un épisode de méchanceté gratuite, bon enfant. On les dévisageait un par un, imageant leurs péchés et inventant leurs chemins de croix à voix haute. Divertissement garanti. Après une énième quinte de rires, Marie était partie « se refaire une beauté », les femmes ayant une conception très « urinaire » de leur beauté. En revenant des toilettes, elle avait fait pivoter ma chaise, s’était plantée face à moi, debout, et m’avait roulé une galoche d’adolescent. Retour en quatrième B, madame Ronsard en prof principale. Trop de langue, trop vite, trop de salive, trop démonstratif, trop long, trop tout.

Elle s’était rassise, sans un mot, et avait fixé le fleuve droit devant, un orage dans le regard.

— Qu’est-ce qui se passe ? avais-je tenté, surpris par le changement radical d’atmosphère.

— Rien.

Un de ces « Rien » féminin, tellement chargé qu’il fallait y aller doucement pour le décortiquer. Sinon, ça pouvait vous exploser à la gueule. Mais ce n’était pas mon premier rodéo.

— Je t’ai raconté que j’ai été trois fois médaille d’or en confidence ? Bon, aux derniers mondiaux, j’ai eu peur, en finale, face à un Coréen aveugle. Mais j’ai conservé mon titre. Je suis le Teddy Riner, catégorie « raconter un secret ». Tu ne te sens sans doute pas à la hauteur de mon talent.

Un frémissement des lèvres, un éclat dans les iris.

— T’es con. C’est rien, je te dis. Un petit débile qui m’a draguée quand je suis revenue des toilettes.

— Il t’a touchée ?

— T’inquiète pas, Captain America, il a juste fait usage de consonnes et de voyelles. Je lui ai dit que j’étais avec quelqu’un en te désignant. Il m’a demandé si ça ne me dérangeait pas de « faire la pute » avec un « vieux vicieux qui pourrait être mon père ». Pas le temps de lui foutre une baffe qu’il s’était déjà évaporé.

Je ressentais physiquement l’empreinte de l’insulte sur ma joue. Fer rouge.

Elle a ajouté :

— Moi, je ne vois pas un état civil quand je te regarde. Je ressens juste le bien que tu me fais. Le reste, je m’en fous.

Elle m’a entraîné chez moi. On n’a pas dépassé le couloir de l’entrée. Dès la porte claquée, je l’ai plaquée contre le mur. On a haleté à en oublier cette anecdote.

Jusqu’à aujourd’hui.

Il était là le problème. »

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Le baiser de la cigogne, de Hélène Laly

Le baiser de la cigogne, de Hélène Laly

Lorsque Sunny Herling arrive à Blue Morning Glories, un manoir isolé en dehors de la ville, elle n’imagine pas un instant être plongée au cœur d’une lutte sans merci.

C’est en compagnie des jumeaux Erno et Anja, des chiens Zafar et Indra, des Lilydoll, délicates fleurs-filles et des Toggle, fleurs-mères aux pouvoirs extraordinaires, de Klok, l’intendant baroudeur, de l’inquiétante Purple et surtout d’Idriss Gallander, le maître des lieux, que vont éclater des forces prodigieuses qui ouvriront les portes d’un monde fantastique auquel elle ne pourra plus échapper.

Duel de toutes les libertés face aux desseins maléfiques : l’heure a sonné.

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A propos d’Hélène Laly

Titulaire d’une maîtrise de Lettres Modernes, Hélène LALY écrit depuis l’enfance.  

Parallèlement à son parcours professionnel, elle prend part à des ateliers d’écriture et anime un cours de théâtre pour enfants.  

Elle est lauréate de plusieurs concours de nouvelles, de haïkus et de poésie (Thiberville, Viry-Chatillon, Palaiseau, Ville de Castres/L’encrier renversé, Les éditions oléronaises, Cnous-Crous, Kukaï de Lyon…)  

Nombre de ses poèmes ont été mis en musique par le compositeur Rémi Guillard, et ont donné lieu à la création de mélodies pour soprano et piano et d’une cantate, La Caryatide, pour soprano, récitant et orchestre. 

Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine 2014, elle a écrit pour La Compagnie le Vieil or de la dernière syllabe une série de lettres imaginaires, Huit lettres du soldat Paul à ses proches. 

En 2014, les éditions Lacour éditent son recueil de nouvelles fantastiques, Si Einstein était une fille 

Le baiser de la cigogne est son premier roman. 

 Extrait du livre :

Ne cherche pas à me voir, petite. Je suis entouré d’un anneau d’invisibilité comme tous les esprits. La lumière se dévie pour ne pas me croiser. Tu ne me vois pas, mais je suis là. Ne sois plus triste en pensant à moi. Je ne t’ai jamais quittée et je t’accompagnerai jusqu’au jour où tu me rejoindras. 

— Grand-père ! Grand-père ! cria Sunny. 

De ses yeux coulèrent des larmes qui, sous l’effet de la vitesse et du froid, se firent cristaux. Elle sentit que Yaël les rassemblait et les emportait. Elle se retourna pour fouiller l’indiscernable. Mais l’équipage avait déjà franchi la barrière des brumes sèches. Au loin un panache volcanique dressa ses nuées ardentes puis s’évanouit brusquement. Sunny reconnut la constellation du Lion. Je n’y crois pas ! Les pensées de Töğ tonitruaient dans le casque comme une houle démontée. Mademoiselle Herling, mademoiselle Herling, regardez donc sur votre droite ! Un postiche ! La catin porte un pos-ti-che ! Je n’en reviens pas ! Effectivement, Bérénice venait d’être surprise dans sa toilette et, aux cris de son ennemie, tentait d’ajuster sa perruque argentée qui fléchissait dangereusement. Ce n’est pas aujourd’hui que tu me montreras tes fesses, poupée Barbie ! hurla Töğ quasi hystérique. La réponse de Bérénice se perdit en gouttes de brume. 

La vallée bleue fut très vite atteinte puis dépassée. Elles entrèrent alors dans une zone inconnue de Sunny. Elle en eut le souffle coupé. Jusque-là s’étaient succédé des dunes sableuses balayées par un fort vent d’est que dominaient les neuf collines d’épicéas dressées en sentinelles aux aguets. Au-delà de la frontière marquée par le sillon rouge, l’attelage pénétra dans un autre monde. Tout y était uniformément blanc. 

— Non, ce n’est pas de la neige, fit Töğ, mais de la craie micacée. 

— Vous lisez dans mes pensées ! s’écria Sunny, légèrement outrée. 

La fleur-mère eut ce petit rire saccadé dont elle usait régulièrement. 

— Maître Gallander a raison… vous êtes vraiment susceptible, jeune fille ! Et je vous rassure. Effectivement, je lis dans vos pensées, mais seulement quand vous portez le casque. Une fois enlevé, vous pourrez me critiquer autant que vous voudrez ! 

— Je n’ai aucune raison de le faire… je me suis habituée à vos manières. 

— Hum ! Voilà une excellente nouvelle. Que diriez-vous d’un survol du territoire pour fêter ça ? 

Les Toggle piquèrent au sud-ouest. D’une stupéfiante beauté, le plateau s’étirait à perte de vue comme une somptueuse draperie de taffetas changeant dont les plis et les replis dessinaient des gorges miroitantes sous la lune. On aurait dit un immense cœur virginal palpitant au rythme des étoiles. 

— Peut-on s’arrêter ? demanda Sunny. 

— J’allais vous le proposer. 

Elles se posèrent sur un méplat rehaussé. Les Toggle défripèrent leurs pétales, étirèrent leur tige engourdie par la course et déboutonnèrent leur capuchon. Sur leur plastron, la salive se mit à couler comme du petit lait. Puis elles déplièrent leur cornet acoustique, firent cercle autour de la fleur qui ne s’en laisse pas conter, et commencèrent à jacasser dans un silence fiévreux, secouées de temps en temps d’un rire incoercible. Sunny s’était éloignée, s’enfonçant légèrement dans les strates fragiles. Elle remarqua que les empreintes de ses pas se refermaient au fur et à mesure qu’elle progressait. Rien ne resterait de son passage. Peut-être que cet endroit apparemment si désertique est traversé par des milliers d’êtres vivants ? songea-t-elle. Peut-être sommes-nous observées ? Elle était soulagée d’avoir quitté son casque. Ses pensées pouvaient se donner libre cours sans être capturées par Töğ qui n’aurait pas manqué d’en rire, évidemment. Peut-être existe-t-il un monde parallèle que je ne soupçonne même pas ? Tout en réfléchissant à cette éventualité, elle continua d’avancer. Quand elle se retourna, les Toggle n’étaient plus qu’une tache sombre dans l’immensité laiteuse. Elle remarqua sur la gauche une protubérance, une sorte de mamelon aux courbes féminines. Peut-être verrai-je plus loin si je l’atteins ? Elle constata que tout n’était fait que de peut-être dans cet univers étrange. Elle se déplaçait avec une certaine difficulté, s’enfonçant parfois jusqu’au genou dans cette soie plus molle que du coton, avec la bizarre impression de nager plutôt que de cheminer. Elle parvint enfin au sommet du monticule et fut prise d’un haut-le-cœur. À quelques mètres à peine, un abîme s’ouvrait en déclinaisons vertigineuses. Ni la lune, ni les étoiles n’en éclairaient les pentes, accentuant l’hostilité des lieux. Indécise, Sunny regrettait finalement de ne pas avoir pris son casque qui lui aurait permis d’appeler Töğ. Continuer ? Retourner en arrière ? Elle n’imaginait pas s’enfoncer seule dans le gouffre quand soudain le ciel s’illumina d’un scintillant triangle isocèle. Vega, Altaïr et Deneb, les trois constellations qui l’animaient, saluèrent Sunny d’une pétillante révérence. Leur scintillation projetée vers le précipice l’éclaira comme en plein jour. Incroyable ! La craie blanche avait fait place à une roche rose qui flamboyait sous le feu des trois corps célestes. Conséquence de l’érosion probablement, elle s’était façonnée, polie, arrondie, construisant tout un peuple pétrifié de cônes, colonnes, champignons, cheminées, posés là, comme prisonniers d’un charme. Le triangle se dérouta en balayant de son faisceau les chapeaux des cheminées. Impossible ! se dit Sunny. J’ai trop d’imagination. Je vais attendre la rotation du faisceau. Dans cet univers hors de tout – pas un bruit, pas un animal, pas un élément de sa vie habituelle auquel se raccrocher –, Sunny eut l’impression d’épier le retour de la source lumineuse pendant un temps infini. Ses sens étaient en alerte, ses muscles contractés, ses yeux larmoyants à force de crispation. Quand le pinceau irradiant eut achevé sa circonvolution et revint se poser sur les chapeaux face à elle, elle poussa un cri strident. Chacun était marqué de plusieurs signes. Elle distingua très nettement « Љ » répété en écho, puis repéra « Ж ». Elle attendit plusieurs spires. Combien ? Dix ? Trente ? Cinquante ? Elle ne les compta pas, mais quand elle repartit en sens inverse pour rejoindre les Toggle, elle n’avait plus aucun doute. Tous les symboles de la formule que lui avait confiée Idriss Gallander se trouvaient réunis au fond du gouffre. Elle en était certaine. Elle l’avait apprise par cœur pour éviter de conserver le papier sur elle. Il ne manquait que trois éléments : 

« Щ », « Σ », « → ». 

— Je me demandais ce que vous faisiez, lui dit Töğ quand elle eut enfin rejoint le groupe. Mais… regardez-moi ! Par toutes les fleurs de la planète, auriez-vous croisé Baal-zebûb, le prince des démons ? Vous êtes plus blême que cette craie ! 

— S’il vous plaît, répondez à ma question. Avez-vous en tête la formule que maître Idriss m’a remise ? 

— Je vous avouerai que non. Vos recherches ne commençant que demain, et avec elles la réquisition des Toggle, je ne m’en suis pas encore préoccupée. Pourquoi cette demande ? 

Sunny lui raconta sa découverte du gouffre, et son absolue certitude que la formule s’y trouvait inscrite en ordre dispersé. Son émotion était si forte, elle avait tellement de mal à la contrôler, qu’elle tremblait. 

— Accompagnez-moi jusqu’à là-bas. Avec l’aide des Toggle, nous n’en aurons que pour une minute en survolant l’endroit. Je voudrais vous montrer que je n’ai pas rêvé. 

— C’est impossible, répondit Töğ. Dans moins d’une heure, le soleil va se lever. Il est indispensable que nous soyons rentrées avant le réveil de Purple. Et elle est debout de bonne heure, cette sorcière. Je ne veux pas courir le risque qu’elle nous voie. Allons ! Ne soyez pas déçue. Je vous promets que nous reviendrons. Nous sonderons l’endroit que vous m’indiquez. Mais il faut agir avec prudence. Vous avez l’âme innocente, mademoiselle Herling… et ce n’est pas une moquerie, au contraire. Il faudra que vous preniez vite conscience que ce n’est pas le cas de tous les hôtes de Blue Morning Glories. Mais dépêchons-nous. L’horizon commence à blanchir. 

Le voyage de retour se fit beaucoup plus rapidement. Les Toggle obéissaient aux ordres directionnels de Töğ qui avait choisi manifestement de prendre des raccourcis. Elles ne croisèrent ni Bérénice ni les nuages frileux. Quand elles atteignirent les toitures de Blue Morning Glories, il faisait presque jour. Atterrissage derrière les chênes rouges, ordonna Töğ. Puis se rapprochant de Sunny, elle précisa : 

— Je ne prends pas le risque d’arriver à proximité de la serre. Regardez à l’est. L’aube est déjà là. Faites attention en rentrant dans la maison. Si vous croisez Purple, prévoyez une bonne raison de vous trouver debout à cette heure-là. C’est tout à fait votre droit, mais cette fine mouche n’ignore pas que ce n’est aucunement dans vos habitudes. 

— Et vous ? 

— Nous ? Ne vous inquiétez pas. Nous avons des ressources illimitées, y compris celle de nous glisser par les conduits de cheminée ! 

Elle rit. 

— Pressez-vous… et n’oubliez pas. Je vous ai fait une promesse. Or je tiens toujours mes promesses. 

Quand elle passa devant la chambre de Purple, il sembla à Sunny que la porte se refermait doucement. Illusion ? « 

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