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Le pérégrin de Brabanterre, de Patrick van Wessem

Le pérégrin de Brabanterre, de Patrick van Wessem

Résumé :

Être là. Tel un enfant devant le maigre don qui s’y disposerait après un long temps d’accordage en tendant les mains vers sa mère avant que de pouvoir d’elle l’accepter puis seulement le recueillir dans ses paumes et dans son chant. Être là. Devant cela qui tarde à venir dans nos errances inquiètes, dans cet amas de sombre que nous traînons derrière nous, cheveux peignés au vent dans des sens trop indémêlables. Être là. Tel un enfant exténué ou las qui négligerait ses histoires anciennes qui usent et qui fatiguent. Être là. Tel un enfant qui ne chercherait aucun sens aux couleurs de son chant. Car tout chant vit de l’enfance et des saisons et des musiques qui, à elles seules, font sens, ici et maintenant. Et raison d’être, dans l’indivis et pour finir dans la seule permanence d’aimer. 

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A propos de l’auteur :

Patrick van WESSEM, né en 1949, a grandi dans un domaine de rêve qui l’a vu naître, certes, mais qui ne lui avait été que prêté. Son père en était alors le régisseur. Flanqué de cinq sœurs et de cinq frères – toujours treize à table – l’auteur ne s’est jamais éloigné des superstitions, des questions, des énigmes et des mystères de l’enfance. Aujourd’hui, toujours attentif à ses étonnements premiers, il nous en parle dans ce récit qui emprunte à la poésie, mais qui est rédigé cependant comme un chant, en prose rythmée, belle, ample et mélodieuse. 

Extrait du recueil : 

L’auteur a choisi délibérément d’utiliser l’orthographe rectifiée de 1991 tout au long du manuscrit. C’est ainsi que certains accents par exemple disparaissent.

***** 

Celle qui se souciait trop, à ton goût, 

de multiplier chez vous les présences, 

celle qui rêvait que l’on mansarde, un jour pas trop lointain, 

les greniers du domaine, sans oublier les granges vides, 

que l’on y fasse dormir, entre les chiens-assis, dessous les combles, 

tous les enfants des colonies, 

non des comptoirs, non des empires, 

celle qui osait espérer qu’un jour un Roi 

ordonne d’installer des lits supplémentaires 

dans les couloirs du château du domaine, 

pour qu’on y loge enfin 

tous les enfants des domaines autochtones 

qui n’ont pas d’autre toit que les nuages gris, 

ou seulement ceux des propriétés avoisinantes, 

qui n’ont pas de château… 

Celle-là donc, elle s’était levée tôt, ce jour-là. 

La tasse de café sur la table était déjà tout attiédie 

quand ses enfants minimes, avec, depuis la veille, 

toute l’aube déjà au fond des yeux, 

s’apprêtaient à partir, 

bien avant que le coq d’une ferme voisine ne chante le début du jour. 

Quelques chevreuils, la veille, avaient été entraperçus par quelques éclaireurs en herbe, 

dans le fond du verger caché des hautes tiges. 

On se lèverait tôt, avaient décidé les enfants 

et l’on suivrait des chevreuils, 

les traces des sabots dans la neige… Dans la neige ! 

On ne trainerait pas, craignant la bourrasque annoncée pour le début du jour 

et craignant que quelqu’un puisse aussi les déloger, 

un braconnier, un maraudeur, un dénicheur toujours possible. 

Dans la descente, on glisserait sans mot – c’était bien convenu – 

musique au cœur, en luge courte ou en traineau plus long, 

plus confortable, mais plus pesant et plus bruyant, 

moins maniable dans les courbes, donc plus risqué. 

On glisserait alors calmement cadré dans tout le paysage, 

pour les mieux voir. 

— Pour l’aube chuchotée, disait la mère, 

n’occultez ni portes ni fenêtres. 

Laissez ouvert le réduit à chaussures. 

Laissez, laissez le vent souffler jusques au seuil du corridor de la maison. 

Et qu’importe si, devant tant d’impatience, 

les petits chaussent les grosses pointures, 

puisqu’ils sont déjà, tous, dans l’urgence de l’aube, 

ses tout premiers convives. 

Elle disait, la mère, aux ainés qui, pour la circonstance, 

s’étaient vu saboter leur escapade blanche, 

elle disait aux ainés sans chaussures, 

les mains portées aux hanches, 

tête penchée et de fatigue, un peu déclinée vers le sol, 

elle disait… 

— Laissons-les, nos petits. Laissez-les faire, 

laissez-les seuls, entre eux, pour la surprise. 

Laissez-les seuls dans leur plus bel étonnement, 

dans leur plus soudaine surprise ! 

Et d’ajouter, pensive… 

— Les voilà qui s’en vont, éblouis tout autant qu’affamés de manne blanche, 

assoiffés de lumière, 

tisser leurs mots laiteux sur leur plain champ de laine, 

tout au bout de la nuit. 

Oui, les voilà partis chanter déjà tout l’or de l’aube 

comme vous, vous allez 

chaque matin au lait, en chantant, 

chaque matin au pain, en dansant. 

Et d’ajouter encore 

dans un songe éveillé… 

— Aux petits, laissez murir en eux ce qui très tôt promet. 

Que la belle saison s’installe dans leur cœur. 

Laissez fleurir en eux cela qui se répète avec espoir 

et recommence. 

Puis elle ne parlait plus. 

Et peut-être qu’elle espérait avoir de ses ainés, 

dans l’amas de ses lessives du jour à venir, un peu d’aide. 

Elle savait bien qu’elle devrait encore leur répéter 

d’assurer par ailleurs ce qui doit être fait 

des routines ordinaires 

et chacun pour la part qui lui revient 

sans tenter de se prévaloir de passe-droit particulier. 

Elle aurait à prêcher encore… Elle le savait. 

À redire à chacun sa besogne, sa part 

des choses gaies et sa part des choses fastidieuses 

à remplir pour le bien de chacun et de tous, 

pour la pérennité de la maison et pour la renommée de la famille. 

Ce n’est pas très sorcier à comprendre, 

disait-elle souvent à qui voulait l’entendre. 

Peut-être qu’elle pensait, sans s’en plaindre, 

combien le jour est sourd et lent 

quand les ainés comprennent si peu 

et sont si réticents, là où elle se voit résoudre à dire et redire 

cela qu’ils veulent si peu entendre, 

dans la courbure de l’aurore. Peut-être. 

Dans la cuisine, 

devant la table où quelques bols trainaient encore, 

elle ne disait plus grand-chose. 

C’est sûr, ce qu’elle avait à dire, elle l’avait dit et répété ! 

— Pour nos petits, insista-t-elle, 

laissez faire ce qui se fait et se défait, 

à la cadence et dans l’harmonie de chacun. 

Dans son songe, elle pensait aux plus jeunes 

éloignés dans la neige et nus dans l’aube. 

Elle savait mieux que quiconque et plus que de raison 

que la mémoire de la lumière est la lumière de la mémoire 

et qu’il faut abandonner aux petits 

cette première joie de l’aube entrevue, 

comme un doux souvenir, pour plus tard. 

* 

Elle avait cru longtemps 

qu’il lui fallait allonger le temps de tes culottes courtes 

pour prolonger le temps de ton enfance, 

te protéger du monde des grands. 

Et toi qui avais si soif de croitre rapidement ! 

Elle craignait seulement les enfances inachevées, 

les enfances écourtées ou celles qui s’éloignent à jamais, 

trop tôt, on ne sait trop vers où, ni comment, ni pourquoi, 

dans l’effusion des jours, 

vers des saules sans épaules, qui sait, 

lorsque tes chiens négociaient çà et là un gros os à ronger, 

un seul, devant la maison forestière, 

là où des petits-gris marchandaient encore. 

 

Elle cultivait ses assignations. 

Elle en avait toujours douze à la « onzaine », 

ne se lassait jamais de rabâcher aux grands, 

ses prescriptions, son « ménagier », ses dix commandements. 

Pas besoin de tablette, 

elle l’avait bien en tête, son petit catéchisme. 

Un. Chaque jour, ce qui doit être fait tu feras. 

Deux. Les voies les plus sures toujours emprunteras. 

Trois. Aux chemins non balisés toujours renonceras. 

Quatre. Au chant des oiseaux de l’aube te guideras. 

Cinq. Aux amis confirmés seulement te fieras. 

Six. Odeur des plombs, feux et cris des chasseurs sans clémence t’interdiras. 

Sept. Tendre parole à quelque maraudeur ou dénicheur te défendras. 

Huit. Aux larmes des vieux loups jamais n’acquiesceras. 

Neuf. Sabotage de la neige, ou salage s’il échoit, pour retrouver chemin dessous tes pas, toujours tu attendras. 

Dix. Si vos chiens vous sont restés fidèles après les traques, le ciel toujours tu béniras. 

Et la mère d’ajouter dans tous ses rabâchages, sans pouvoir trop s’en empêcher… 

Onze. Les perdreaux fous de l’année jamais de front ne fixeras, car jamais rien tu n’y pourras. 

Douze. Légumage et fruitage toujours respecteras et bénédicité avant chaque repas toujours en cœur réciteras. 

 

Te verrais-je sourire ? Tu dois comprendre. 

Toutes ces règles sont commandements 

qu’il incombe à chacun de suivre follement ! 

Imagine un instant une tribu n’honorant ni l’obéissance 

ni les autres vertus, naturelles et infuses, et les vertus morales ! 

Y as-tu seulement pensé ? 

* 

Reprenons notre route. Ne contournons pas le château. 

Ne prenons pas le chemin le plus court. 

Prenons le temps. Parler te fait du bien. 

Passons sans hâte la petite serre, à main droite, 

aux vitres cassées, 

qui n’offre plus aucune graine et ne permet aucun semis. 

Rejoignons, plus au sud, la ferme. 

Évitons le porche et tous ses courants d’air. 

Passons les quelques escaliers de pierres grises 

que nous emprunterons à l’aise. 

Vois dessous la corne du toit ! Le vent souffle à nouveau 

dans le porche, ses tas de neige 

jusqu’à cela qui n’est plus que remise à chaussures, 

à côté de la buanderie, sur le seuil de la maison du père 

où règne le silence avant tous les encombrements futurs, 

les carnages et la débâcle des lessives du jour. 

Derrière la maison, le vent s’énerve et pousse sa poudre blanche dans la volière 

enveloppée de brume. 

Les perruches y dorment d’un œil. 

On y a cru, au ciel, un moment ! 

Mais le ciel est trop gris. Et de là-haut, 

on ne voit jamais rien venir. 

Et rien ne transparait vraiment de l’aube. 

Allons-nous attendre longtemps ? 

 

Et toi tu trembles déjà de perdre ton temps, 

craignant que le jour entier soit maussade ! 

Tu ne sais toujours pas ? 

Tu ne sais pas ! Tu n’as rien remarqué, ce matin, en chemin ! 

La route est blanche sous tes pieds et la neige, non encore sabotée, 

porte l’empreinte de tes pas. 

En usant tes chaussures sur les pierriers, tu écris. 

Dans la respiration du vent, tu écris. 

Tu écris sur tes routes diurnes. 

Dans la poudre du vent, tu écris. 

Tu fais tes gammes en marchant et en songeant. 

Sous l’écorce de tes nuits, tu écris. 

Sur cette peau blême voilée de neige, tu écris. 

Et jusqu’au dernier blanc de l’hiver, tu écris. 

Avant que de te reposer sur la plaine cinglée de froid, 

oui, tu écris. Tu écris ton livre de vie sans le savoir, 

jusque sur ton linceul qui cèlera l’ombre même de ton corps. 

***** 

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Ipagina’Son tourne une page de l’enfance.

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Votre lectrice du jour : Sortilège

 

L’adulte est-il façonné par son éducation, par son enfance rythmée au fil des conseils et des interdictions de ses parents ?

La vie étant faite de renoncements successifs,  l’enfance fait place à l’adolescence  et ses nouveaux désirs, puis à l’âge adulte avec ses illusions,  ses désillusions, son besoin de protéger sa progéniture de tout son amour, pour lui donner les meilleures armes dans la vie.

Vça fait peur ? Oui un peu…mais ce comportement est tellement humain, c’est le cercle de la VIE.

Sortilège tourne pour vous « Tiens-toi droit », une page de vie écrite  par Djak  pour l’atelier d’écriture : Histoire d’enfance » et sélectionnée par Amaranthe.

 

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TIENS-TOI DROIT

Djak – 

 

Tiens toi droit, finis ton assiette, ne te salis pas, ne t’éloigne pas.

C’est de l’amour. C’est une sorte de répulsion profonde, envie indocile, vengeance, colère inconnue et inextinguible.

– Et pourtant, on t’aime. Je sais pas ce que t’as dans le corps… sont devenues les protestations émotives plus récentes.

C’est si long, si délicat, de faire un homme. Entre intention et anxiété, ignorance et fierté, manipulation mentales et fatigues, soucis quotidiens, argent, travail. Tous les garçons de sa classe sont-ils des voyous? La ruelle derrière la maison est-elle si dangereuse? Il est rare qu’il pose des questions.

– Raisonneur!

Il croit en l’adulte tout-puissant, nourricier, commandeur, pouvoir et force absolus. Il croit en un seul dieu … créateur du ciel et de la terre … d’où lui viennent ces prières jamais apprises par cœur et toujours sues, ce caractère solitaire à toutes épreuves. Conventions entre famille et société, ou est la place, en négation? Reste le souvenir de repas savoureux, de rires éclatants, de gaîtés simples. Tout enfant n’est-il qu’une proie, héros apparent, surhomme d’argile, adulé, comme il est beau, comme il est grand pour son âge, il ressemble à son papa, domestiqué, contraint, comment garder une zone libre, une façon de dire non ou simplement si je veux.

Tout parent n’est-il que castrateur, briseur d’élan, dur donneur d’ordres, sadique ou adjudant.

La joie, la spontanéité est perdue à jamais, enfouie sous l’inexpérience, l’envie d’indépendance, la fondation d’une nouvelle famille, deux jeunes adultes consentants amoureux, éblouis l’un par l’autre, les cœurs chavirés, prince et princesse sur des destriers puissants, au métro-auto-boulot de chaque jour, tremblants hésitants devant ce petit bout, caché pendant neuf mois, qui devient un dépendant, de vrai indépendant, sale, bruyant, mystérieux qui empêche les nuits douces, le repos, l’amour même, la langueur des câlins, l’alchimie mystérieuse de la contrainte et de la douceur de l’humain.

Colères, agressions, violences, défiances sont-ils déjà sortis? sont-ils restés cachés? L’enfant n’est pourtant que colère, bien au-delà de l’injustice, bien plus loin que des souvenirs. Pleurs inexplicables, cet écœurement, cette lourdeur, cette solitude…

– Qu’est-ce tu veux faire plus tard? Tandis qu’il débute le printemps de la vie, frais et rose, il croise la maturité estivale des parents, être juché sur des épaules, voir au dessus de la foule, blotti sur le sein asséché que maman n’autorise jamais, une douceur de poitrine jamais permise, se disputent-ils? Il entend leurs cris qui s’élèvent, des halètements, des chuchotis, les regards sont sévères, si impérieux, retourne te coucher, que fais-tu là? lorsqu’il entrouvre la porte, curieux, petit d’homme tourmenté. Ils le portent, du parc à la poussette, de la maison à la remorque à vélo, ils le questionnent, incertains.

Un jour le silence s’installe dans le cœur, couvrant tout, colères, désirs, plaisirs, plus de soleil, si mais de tristesse, l’enfant meurt.

*********

Jean Cocteau : (« Mange ta soupe .Tiens-toi droit. Mange lentement. Ne mange pas si vite .Bois en mangeant. Coupe ta viande en petits morceaux. Tu ne fais que tordre et avaler. Ne joue pas avec ton couteau. Ce n’est pas comme ça qu’on tient sa fourchette. On ne chante pas à table. Vide ton assiette. Ne te balance pas sur ta chaise. Finis ton pain. Pousse ton pain. Mâche. Ne parle pas la bouche pleine. Ne mets pas tes coudes sur la table. Ramasse ta serviette. Ne fais pas de bruit en mangeant. Tu sortiras de table quand on aura fini. Essuie ta bouche avant de m’embrasser. Cette petite liste réveille une foule de souvenirs, ceux de l’enfance)

source  de l’image  : / http://enbas.net/index.php?id=genevieve-heller-tiens-toi-droit

IpaginaSon vous raconte des boniments.

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Votre lectrice du jour : Myriam Moix

 

Le faux se mêle au vrai dans ce poème classique particulièrement touchant et empreint d’une subtile délicatesse.

Boniments, souvenirs qui remontent à la surface aux premières heures du jour ? Les mots glissent en douceur comme le temps qui passe nous emporte de l’enfance à l’âge mûr. L’heure est propice à la rêverie.

De tendresse en douleur, le poète s’expose avec pudeur et tendresse, égrainant la richesse et l’ivresse de souvenirs d’enfance.

Ce sonnet classique fait partie de la sélection de Malayalam.

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BONIMENTS DE POETE

– Francis Etienne Sicart Lundquist –

En flânant dans mon âme à la pointe du jour

J’ai revu mon enfance égrainer la richesse

De rêves en papier dont la profonde ivresse

A tendu ma raison d’une peau de tambour.

Un campanile en bronze et ses belles-de-jour

Traversant le sommeil de ma prime jeunesse

Réveillent dans mon cœur le goût des vins de messe

Comme un sucre du temps au bout d’un calembour.

Je danse la carole au bal des costumiers

Et je creuse les mots dans le bois des plumiers

Dont les trésors cachés ont rempli mes besaces.

Mais quand hélas je fuis du grenier de mes songes,

Mon âme endolorie aux coups de mes grimaces

Verse une larme amère et crie aux grands mensonges.

 

Francis Etienne Sicard Lundquist ©2011

Quand iPaginaSon s’habille des couleurs de l’enfance

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iPaginaSon et son équipe se dévoilent ici

 

Cette semaine, ipaginaSon raconte l’enfant, quand les failles des adultes changent le rose en gris….

Voici « SALE EAU » de ToufouTouf une sélection de J.L Mercier, lu par Lisa

 

 

SALE EAU

(Like a rolling stone)

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

 

C’était un soir de fête, près de la rivière.

Des tables en bois, au milieu des arbres, avec pleins de gens autour et de la musique qui sortait d’un gros poste.

Il y avait mon papa qui rigolait, ma maman aussi.

Mon tonton, assis entrain de boire, avec ses grosses moustaches qui trempaient dans le verre. Ma tata, fine et petite comme une souris qui regardait tout le monde par en dessous.

Mon papi, qui dansait seul car son gros ventre l’empêchait de tenir quelqu’un dans ses bras. Ma mamie toute gaie qui tapait dans ses mains même quand il n’y avait plus de musique.

Il y avait mon grand frère qui faisait que regarder une fille blonde.

Et puis aussi des copains de travail de mon papa que je connaissais pas.

D’autres gens encore, qui parlaient entre eux. Tout le monde buvait du vin, de la bière, et du jus d’orange pour les enfants.

Et moi je courais partout avec un autre garçon de mon âge en imitant le cri de guerre des indiens.

Le soir était tombé. Mon grand-père aussi. Sur son gros ventre. Il a rebondit un peu puis il a appelé à l’aide pour qu’on le relève. Ils se sont mis à quatre pour le ramasser et le poser sur une chaise. Ma grand-mère a applaudi.

Des lampadaires s’étaient allumés. Des gens dansaient avec des verres et des bouteilles dans les mains. J’avais faim. Je suis allé voir mon papa qui passa une main dans mes cheveux et me poussa doucement vers ma maman qui me donna une cuisse de poulet et une caresse sur la joue.

Je mangeais en regardant autour de moi. Ça chantait, ça dansait, ça rigolait.

Je suis allé vers mon tonton et je lui ai chatouillé les moustaches avec la cuisse de poulet. Ça l’a fait beaucoup rire. Et il a profité de sa bouche grande ouverte pour y verser un grand verre de bière. Ma tata, qui le regardait, s’est retournée en se bouchant les oreilles. Le rot de mon tonton était tellement puissant que j’ai pensé au rugissement d’un lion dans la savane. Et ça a décoiffé complètement ma tata, ses cheveux de derrière étaient passés devant, je ne voyais même plus sa figure.

Mon frère faisait des bisous dans le cou de la fille blonde qui poussait des petits cris de tourterelle.

J’ai retrouvé mon copain et on a décidé de faire une partie de cache-cache. J’ai compté jusqu’à vingt derrière un arbre. Puis je suis parti à sa recherche. Mais je ne l’ai pas trouvé. Je suis arrivé au bord de la rivière. Ma maman m’avait dit de faire attention car c’est dangereux de s’approcher trop près du bord. L’eau coulait doucement au dessus des petits rochers, sans s’arrêter. La rivière chantait, on aurait dit une berceuse pour endormir les cailloux. J’ai fait encore un pas, tout près du bord. Je n’avais pas peur. Je me suis assis et j’ai admiré la lune qui naviguait sur l’eau. J’ai levé les yeux. Le ciel brillait avec toutes ses étoiles. J’ai pris une grande respiration, j’étais vraiment bien. J’aurai pu m’endormir.

Puis j’ai entendu des cris. Je me suis levé, très vite, et j’ai couru jusqu’à l’endroit de la fête.

Plus personne ne dansait. Le poste était tombé, il était cassé. Des gens s’attrapaient et se donnaient des coups de poings, des coups de pieds en hurlant des gros mots.

Mon papa se battait avec un autre homme. Ma maman pleurait.

Mon tonton était à quatre pattes et vomissait sur les chaussures de ma tata qui lui caressait la tête.

Mon papi était allongé dans l’herbe, les bras en croix et ma mamie assise sur lui, appuyait très fort avec ses mains sur son torse en criant son prénom.

Mon frère, lui, était allongé sur la fille blonde. Il lui tenait les poignets et voulait l’embrasser, mais elle ne voulait pas et elle bougeait dans tous les sens en hurlant.

J’ai eu peur. Alors je me suis enfui, jusqu’à la rivière. Je courais si vite que je n’ai pas pu m’arrêter à temps au bord, et j’ai glissé.

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

 **************

Et lorsque face à l’indifférence des adultes, l’enfant choisit de se réfugier dans son monde, cela donne « SOLILOQUE » un texte de David Ajchenbaum, sélectionné par Néo et lu par Agathe.

 

SOLILOQUE

« Soliloque ? Soliloque, viens goûter, c’est l’heure.Ne me force pas à venir te chercher ».Elle n’écoute pas, Soliloque. Elle ne voulait plus entendre, alors elle a retiré ses oreilles, les a enterrées, profondément,loin, près des racines de l’arbre sur lequel elle est perchée elle regarde sa mère,qui lui paraît un peu plus intelligente maintenant qu’elle n’entend plus ses paroles. Elle descend de branches en branches, saute à terre, les pieds reposant à l’endroit précis où gisent ses oreilles.

« Tu as perdu tes choux-fleurs ? Tu es moins laide comme ça, tu as eu raison. Allez, rentre ma chérie, tu vas prendre froid ».

Soliloque aime sa mère, elle ne la quittera jamais, sauf peut-être si elle veut voir les autres mères. Voir toujours la même a un petit côté monotone qui la gêne. Il faut ici préciser que c’était déjà la deuxième mère que Soliloque expérimentait. La première avait fondu, Soliloque, qui n’aimait pas vivre avec une flaque, avait pris son père par le bras, elle était partie, et puis elle s’était assise par terre la main de son père dans la sienne, jusqu’à ce que la nouvelle candidate à la maternité les trouve et décide les adopter. Ce n’était pas une mère très maligne, mais elle suffisait. Soliloque avait alors deux ans.

Son père ne réagit pas aussi bien à la disparition des oreilles de sa fille. Elle ne lui avait jamais vraiment plu, alors vous pensez bien, maintenant qu’en plus elle était sourde? Il aurait fui depuis bien longtemps si Soliloque avait daigné lui rendre sa main. Il ne pouvait pas partir sans, il y était trop attaché, à cette main, il était né avec, c’est avec elle qu’il se caressa la première fois, qu’il caressa sa première femme, qu’il écrasa sa première mouche.

Pas question pour Soliloque de perdre son père. Il lui faut une cellule familiale complète pour devenir une femme accomplie, elle l’a lu, et celui-là lui convient parfaitement, pas besoin de se donner la peine d’en trouver un nouveau.

« Tu n’entends plus, tu n’entends plus, pas la peine de le répéter, je l’ai bien compris, je les ai bien vu, ces deux trous de chaque côté de ton crâne. C’est ton affaire. Tu l’as voulu, et bien vit avec, pour moi ça ne change rien, tu dois te débrouiller pour me comprendre. Je ne compte pas me répéter, encore moins apprendre à écrire pour te faire plaisir ».

Soliloque est fatiguée, elle va se coucher sur ce qui fut ses deux oreilles. L’absence troublante de sons la gêne d’abord, mais elle s’y habitue comme on s’habitue aux ténèbres. Elle fait sûrement pleins de rêves, elle sourit, elle est sourde, femme et épanouie, elle rêve sûrement qu’elle dort, la tête enfoncée dans l’oreiller. Sans crainte d’être entendu, son père rentre dans la chambre, approche doucement la main qui lui appartient encore de la tête de sa fille, la touche avec tendresse pour la mettre en confiance, desserre un à un les doigts qui retenaient sa main, reprend son bien.

Au matin, Soliloque sent l’absence. Elle court dans la cuisine, voit sa mère en flaque. Il est temps de partir.

Elle boit sa mère et sort.

Les livres peints de Ekaterina Panikanova

Nous ne savons que très peu de choses sur Ekaterina Panikanova, si ce n’est ce qui circule au travers de présentations standard, remaniées d’un site à l’autre et que je m’apprête moi-même à vous transmettre. Ekaterina est une artiste russe née en 1975 qui vit à Rome en Italie et qui réalise de superbes peintures sur livres en brouillant les frontières entre peinture, installation et collage.

Grâce au site de l’artiste on peut compléter cette présentation standard : on y apprend que Ekaterina exposait déjà à l’âge de 5 ans,  qu’elle a participé à la première exposition du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Une première expérience qu’elle complétera ensuite par des études à l’école d’art du Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg et un cours de peinture ancienne au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. En 2001, ses apprentissages sont finalisés par son diplôme en peinture monumentale à l’atelier du professeur Andrey Milnikov. En 2003, elle sera accueillie au sein du « Cercle des Artistes» de Saint-Pétersbourg.

Ce qui caractérise l’œuvre de l’artiste, c’est cette mosaïque de livres anciens ouverts et disposés côte à côte comme pour associer les histoires, les souvenirs parallèles et soumettre à l’idée cette notion d’imbrications, d’un tout associé par la représentation graphique qui façonne les êtres au travers des expériences morcelées que nous portons en nous tout au long de notre vie. La technique du collage utilisée dans certaines œuvres n’est, en ce sens, pas anodine.  Il se dégage de l’unité des créations un sentiment nostalgique mais aussi des touches poétiques.

De ce travail, le site Yatzer , fait l’analyse la plus aboutie – que nous avons traduite pour vous –  suivante : « Ekaterina Panikovana explore le thème des souvenirs d’enfance qui nous invite à  nous découvrir en lisant derrière les lignes de notre subconscient. (…) Tentatives de réécrire visuellement les histoires plus intimes de la psyché humaine en intervenant directement sur les pages des livres ouverts. En organisant de vieux livres, des cahiers et des estampes de différentes époques dans une grille irrégulière, Ekaterina Panikanova assemble une toile surdimensionnée non conventionnelle de surfaces interrompues. Disposés en groupes, les livres ressemblent à des pièces d’un puzzle, pièces qui s’avèrent être interchangeables, encore largement tributaires  les unes des autres : beaucoup aiment les expériences et les souvenirs qui collectivement reconstituent toute une vie. ».

Les livres peints de_Ekaterina Panikanova 2

Usant même de la métaphore d’ « une huître qui produit une perle quand elle est stimulée par un élément de stress aussi petit qu’un grain de sable »,  Ekaterina Panikanova « explore le déclencheur émotionnel qui peut évoquer des images de l’enfance, les traumatismes et les expériences que les gens  portent autour d’eux et avec eux toute leur vie. Les dessins rappellent les thèmes de la vie, souvenirs d’enfance et expériences, ce qui incite à des impressions fortes et des humeurs  variées par le biais de détails petits mais expressifs.  À l’aide d’encre noire, l’artiste fixe intensément la carte d’un voyage vif dans l’inconscient à travers des images et des symboles qui sont véhiculés : une mise en évidence des racines les plus profondes et les plus obscures de notre être. Des portraits des personnes et des animaux sont échangés avec des cornes, des gâteaux, des chevaux à bascule ; toutes sortes d’objets fascinants qui évoquent des souvenirs d’enfance oubliés depuis longtemps. Par le biais de diverses formes et significations, un nouveau monde magnifique et mystificateur s’anime, tout comme les personnages et les histoires que nous créons mentalement en lisant un livre.

Les livres peints de_Ekaterina Panikanova 3

Une simplicité et une intensité évocatrices qui créent une synthèse visuelle saisissante de dessins qui spéculent magnifiquement sur nos sentiments, souvenirs et pensées les plus profonds».

A l’image de l’œuvre réalisée par l’artiste, voici donc la fin d’un assemblage informatif, qui nous l’espérons vous aura permis de découvrir et mieux appréhender ce travail étonnant.

Nous vous invitons à vous rendre sur le site de l’artiste en cliquant ici !