Quand iPaginaSon s’habille des couleurs de l’enfance

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

iPaginaSon et son équipe se dévoilent ici

 

Cette semaine, ipaginaSon raconte l’enfant, quand les failles des adultes changent le rose en gris….

Voici « SALE EAU » de ToufouTouf une sélection de J.L Mercier, lu par Lisa

 

 

SALE EAU

(Like a rolling stone)

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

 

C’était un soir de fête, près de la rivière.

Des tables en bois, au milieu des arbres, avec pleins de gens autour et de la musique qui sortait d’un gros poste.

Il y avait mon papa qui rigolait, ma maman aussi.

Mon tonton, assis entrain de boire, avec ses grosses moustaches qui trempaient dans le verre. Ma tata, fine et petite comme une souris qui regardait tout le monde par en dessous.

Mon papi, qui dansait seul car son gros ventre l’empêchait de tenir quelqu’un dans ses bras. Ma mamie toute gaie qui tapait dans ses mains même quand il n’y avait plus de musique.

Il y avait mon grand frère qui faisait que regarder une fille blonde.

Et puis aussi des copains de travail de mon papa que je connaissais pas.

D’autres gens encore, qui parlaient entre eux. Tout le monde buvait du vin, de la bière, et du jus d’orange pour les enfants.

Et moi je courais partout avec un autre garçon de mon âge en imitant le cri de guerre des indiens.

Le soir était tombé. Mon grand-père aussi. Sur son gros ventre. Il a rebondit un peu puis il a appelé à l’aide pour qu’on le relève. Ils se sont mis à quatre pour le ramasser et le poser sur une chaise. Ma grand-mère a applaudi.

Des lampadaires s’étaient allumés. Des gens dansaient avec des verres et des bouteilles dans les mains. J’avais faim. Je suis allé voir mon papa qui passa une main dans mes cheveux et me poussa doucement vers ma maman qui me donna une cuisse de poulet et une caresse sur la joue.

Je mangeais en regardant autour de moi. Ça chantait, ça dansait, ça rigolait.

Je suis allé vers mon tonton et je lui ai chatouillé les moustaches avec la cuisse de poulet. Ça l’a fait beaucoup rire. Et il a profité de sa bouche grande ouverte pour y verser un grand verre de bière. Ma tata, qui le regardait, s’est retournée en se bouchant les oreilles. Le rot de mon tonton était tellement puissant que j’ai pensé au rugissement d’un lion dans la savane. Et ça a décoiffé complètement ma tata, ses cheveux de derrière étaient passés devant, je ne voyais même plus sa figure.

Mon frère faisait des bisous dans le cou de la fille blonde qui poussait des petits cris de tourterelle.

J’ai retrouvé mon copain et on a décidé de faire une partie de cache-cache. J’ai compté jusqu’à vingt derrière un arbre. Puis je suis parti à sa recherche. Mais je ne l’ai pas trouvé. Je suis arrivé au bord de la rivière. Ma maman m’avait dit de faire attention car c’est dangereux de s’approcher trop près du bord. L’eau coulait doucement au dessus des petits rochers, sans s’arrêter. La rivière chantait, on aurait dit une berceuse pour endormir les cailloux. J’ai fait encore un pas, tout près du bord. Je n’avais pas peur. Je me suis assis et j’ai admiré la lune qui naviguait sur l’eau. J’ai levé les yeux. Le ciel brillait avec toutes ses étoiles. J’ai pris une grande respiration, j’étais vraiment bien. J’aurai pu m’endormir.

Puis j’ai entendu des cris. Je me suis levé, très vite, et j’ai couru jusqu’à l’endroit de la fête.

Plus personne ne dansait. Le poste était tombé, il était cassé. Des gens s’attrapaient et se donnaient des coups de poings, des coups de pieds en hurlant des gros mots.

Mon papa se battait avec un autre homme. Ma maman pleurait.

Mon tonton était à quatre pattes et vomissait sur les chaussures de ma tata qui lui caressait la tête.

Mon papi était allongé dans l’herbe, les bras en croix et ma mamie assise sur lui, appuyait très fort avec ses mains sur son torse en criant son prénom.

Mon frère, lui, était allongé sur la fille blonde. Il lui tenait les poignets et voulait l’embrasser, mais elle ne voulait pas et elle bougeait dans tous les sens en hurlant.

J’ai eu peur. Alors je me suis enfui, jusqu’à la rivière. Je courais si vite que je n’ai pas pu m’arrêter à temps au bord, et j’ai glissé.

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

 **************

Et lorsque face à l’indifférence des adultes, l’enfant choisit de se réfugier dans son monde, cela donne « SOLILOQUE » un texte de David Ajchenbaum, sélectionné par Néo et lu par Agathe.

 

SOLILOQUE

« Soliloque ? Soliloque, viens goûter, c’est l’heure.Ne me force pas à venir te chercher ».Elle n’écoute pas, Soliloque. Elle ne voulait plus entendre, alors elle a retiré ses oreilles, les a enterrées, profondément,loin, près des racines de l’arbre sur lequel elle est perchée elle regarde sa mère,qui lui paraît un peu plus intelligente maintenant qu’elle n’entend plus ses paroles. Elle descend de branches en branches, saute à terre, les pieds reposant à l’endroit précis où gisent ses oreilles.

« Tu as perdu tes choux-fleurs ? Tu es moins laide comme ça, tu as eu raison. Allez, rentre ma chérie, tu vas prendre froid ».

Soliloque aime sa mère, elle ne la quittera jamais, sauf peut-être si elle veut voir les autres mères. Voir toujours la même a un petit côté monotone qui la gêne. Il faut ici préciser que c’était déjà la deuxième mère que Soliloque expérimentait. La première avait fondu, Soliloque, qui n’aimait pas vivre avec une flaque, avait pris son père par le bras, elle était partie, et puis elle s’était assise par terre la main de son père dans la sienne, jusqu’à ce que la nouvelle candidate à la maternité les trouve et décide les adopter. Ce n’était pas une mère très maligne, mais elle suffisait. Soliloque avait alors deux ans.

Son père ne réagit pas aussi bien à la disparition des oreilles de sa fille. Elle ne lui avait jamais vraiment plu, alors vous pensez bien, maintenant qu’en plus elle était sourde? Il aurait fui depuis bien longtemps si Soliloque avait daigné lui rendre sa main. Il ne pouvait pas partir sans, il y était trop attaché, à cette main, il était né avec, c’est avec elle qu’il se caressa la première fois, qu’il caressa sa première femme, qu’il écrasa sa première mouche.

Pas question pour Soliloque de perdre son père. Il lui faut une cellule familiale complète pour devenir une femme accomplie, elle l’a lu, et celui-là lui convient parfaitement, pas besoin de se donner la peine d’en trouver un nouveau.

« Tu n’entends plus, tu n’entends plus, pas la peine de le répéter, je l’ai bien compris, je les ai bien vu, ces deux trous de chaque côté de ton crâne. C’est ton affaire. Tu l’as voulu, et bien vit avec, pour moi ça ne change rien, tu dois te débrouiller pour me comprendre. Je ne compte pas me répéter, encore moins apprendre à écrire pour te faire plaisir ».

Soliloque est fatiguée, elle va se coucher sur ce qui fut ses deux oreilles. L’absence troublante de sons la gêne d’abord, mais elle s’y habitue comme on s’habitue aux ténèbres. Elle fait sûrement pleins de rêves, elle sourit, elle est sourde, femme et épanouie, elle rêve sûrement qu’elle dort, la tête enfoncée dans l’oreiller. Sans crainte d’être entendu, son père rentre dans la chambre, approche doucement la main qui lui appartient encore de la tête de sa fille, la touche avec tendresse pour la mettre en confiance, desserre un à un les doigts qui retenaient sa main, reprend son bien.

Au matin, Soliloque sent l’absence. Elle court dans la cuisine, voit sa mère en flaque. Il est temps de partir.

Elle boit sa mère et sort.

2 réflexions au sujet de « Quand iPaginaSon s’habille des couleurs de l’enfance »

  1. Merci de ton commentaire tout en sensibilité Anna. Ces textes sont très beaux et les partager à haute voix avec vous est un vrai plaisir…

Laisser un commentaire