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Les baïnes invisibles, de Treplev

Les baïnes invisibles, de Treplev

Ce premier roman du prometteur Treplev est une histoire unique et universelle à la fois. De la difficulté d’assumer ses différences à la peur du regard des autres, des lâchetés quotidiennes aux « j’aurais dû »… Tant de pièges qui jalonnent le quotidien de nos vies amoureuses.

C’est aussi une histoire de génération, de certitudes qu’on piétine et de peurs qui n’existent que dans nos têtes. Bref, une histoire d’amour d’aujourd’hui. Pimentée et drôle, bruyante et désordonnée. Vivante, tout simplement.

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Extrait du livre :

 

« Marie, c’était une île.

Il y a des femmes qui sont des chemins, qui vous emmènent ailleurs. On les emprunte à un tournant de nos vies et on les quitte quelques embranchements plus tard, pour prendre un autre cap ou faire demi-tour. Le plus souvent, j’ai eu la chance de parcourir des routes de montagne, sinueuses, excitantes, dangereuses parfois mais qui m’ont entraîné vers des sommets, qui m’ont tiré vers le haut. Les sorties de route venaient toujours de ma façon de conduire, intentionnelle ou non. Les lignes droites me font flipper. La routine est une mort par défaut qui vous nécrose et vous paralyse lentement. Le poison du « aujourd’hui » se répétant à l’infini, un supplice. Plante-moi des aiguilles à tricoter chauffées à blanc dans les globes oculaires plutôt que de m’obliger à vivre avec des morceaux d’asphalte si prévisibles, si lisses, si froids, si chiants.

D’autres femmes sont des feux d’artifice. Elles éblouissent tous ceux qui les approchent. On recherche leur présence, la vie paraît plus lumineuse, plus gaie en leur compagnie. Un spectacle merveilleux, mais éphémère. Une pause magique dont on sort ébloui, mais répétitive, dont on se lasse très vite et qui déçoit dès qu’on découvre l’envers du décor, les artificiers, les câbles, toute la machinerie. Un feu d’artifice, c’est beau de loin. De près, ça pue le soufre et explose les tympans.

Et il y a les îles.

Les îles, ce sont ces êtres qui vous donnent l’impression d’être arrivé à destination, que votre voyage est fini. On s’arrête là, on pose ses valises. Vous êtes sur un territoire qui se suffit à lui-même, un abri après des années de mers déchaînées, un Ithaque.

Personne n’est une île en soi. Cela se fait à deux. Celle qui va être une île pour moi sera une route, un feu d’artifice pour d’autres. Une île, ça naît d’une adoption commune. Une île, ça s’apprivoise.

On peut avoir plusieurs îles dans sa vie. J’en avais connu d’autres avant elle. Une île, ça s’entretient. Sinon, l’abri paradisiaque a vite fait de se transformer en un enfer tropical dont il est difficile de s’échapper. La plage de sable blanc et le lagon turquoise se métamorphosent en une falaise escarpée sur laquelle viennent se fracasser vos sentiments.

Marie, c’était une île. Version paradisiaque.

Physiquement, moralement, je me détendais en sa présence. Mon corps, mes soucis de taf, mes muscles, mes angoisses, le plus petit et insoupçonné de mes nerfs se mettaient en congé. Plus de tension, je vivais dans un autre rythme. Celui du bonheur je crois. En tout cas une forme de bonheur.

Alors pourquoi je n’arrivais pas à formuler simplement ça ?

Sur la table, mon téléphone muet se mit de nouveau à frétiller.

Texto d’un de mes amis.

Alors, il paraît que tu te tapes une petite jeune avec un cul d’enfer ? Voilà pourquoi on te voit moins. Cachottier. Profite. Quand t’en auras marre, fais signe.

Élégant, n’est-ce pas ? Ce pote a toujours eu cette faculté à sonner vulgaire, même sans le vouloir. Une cloche fêlée. Dissonante. En tout cas, le « sms arabe » était en marche. Je n’aimais pas le raccourci qu’il faisait. Dans son schéma, j’avais la chance d’avoir harponné le fantasme de tout trentenaire célibataire : belle et jeune. Le combo idéal. On s’imagine pouvoir leur faire sexuellement plein de trucs sans qu’elle ne se mette à penser, dans l’instant, couple, bague, présentation aux parents, robe blanche, bouquet jeté en l’air et tout le tintouin. Dans sa tête, j’avais touché le gros lot, cinq numéros et le complémentaire. Il n’envisageait pas un seul instant que je puisse m’attacher à une fille comme ça. Je le comprenais, vu mon passé et le nombre de fois où j’avais été le premier à réduire mes conquêtes à un assemblage de chair, à des pourvoyeuses de plaisir, de râles et d’ego.

J’ai bien eu envie de lui décocher une réponse cinglante, seulement mes doigts immobiles ont patienté vainement devant un écran vide. Je ne savais pas quoi lui répondre, comment le contredire.

Pourquoi, bordel, pourquoi ?

Le souvenir d’une de mes premières escapades diurnes avec Marie m’est revenu en tête.

Nous nous étions rendus à deux pas de chez moi, dans un café en bord de Garonne. Le printemps pointait le bout de son nez, les joggeurs étaient de sortie sur la promenade aménagée le long des quais. On avait passé une bonne heure en terrasse à vanner les faux runners, ceux qui ne couraient pas pour le sport, mais en pénitence. Ils n’aspiraient qu’à une chose : perdre, avant les premiers week-ends plage, les kilos accumulés tout au long des mois d’hiver, à grands coups de bouffes gargantuesques, de raclettes surdimensionnées et de poignées de noix de cajou gobées après un « allez, une dernière, on a le temps avant l’été », un verre de rosé pour faire passer le tout. Au premier rayon de soleil, panique. Antilopes affolées par l’odeur du lion proche, ils se mettaient à galoper frénétiquement, dans tous les sens. Très drôle de les voir enchaîner des foulées démesurées, rougeauds et repentants, regrettant, lui, le kebab inutile de quatre heures du matin pour éponger son alcoolémie juste avant d’aller se coucher ; elle, l’ajout de chantilly sur un dessert déjà confit de sucre et de crème pour atténuer le fait que son crush de la veille n’avait pas répondu à son message.

Un épisode de méchanceté gratuite, bon enfant. On les dévisageait un par un, imageant leurs péchés et inventant leurs chemins de croix à voix haute. Divertissement garanti. Après une énième quinte de rires, Marie était partie « se refaire une beauté », les femmes ayant une conception très « urinaire » de leur beauté. En revenant des toilettes, elle avait fait pivoter ma chaise, s’était plantée face à moi, debout, et m’avait roulé une galoche d’adolescent. Retour en quatrième B, madame Ronsard en prof principale. Trop de langue, trop vite, trop de salive, trop démonstratif, trop long, trop tout.

Elle s’était rassise, sans un mot, et avait fixé le fleuve droit devant, un orage dans le regard.

— Qu’est-ce qui se passe ? avais-je tenté, surpris par le changement radical d’atmosphère.

— Rien.

Un de ces « Rien » féminin, tellement chargé qu’il fallait y aller doucement pour le décortiquer. Sinon, ça pouvait vous exploser à la gueule. Mais ce n’était pas mon premier rodéo.

— Je t’ai raconté que j’ai été trois fois médaille d’or en confidence ? Bon, aux derniers mondiaux, j’ai eu peur, en finale, face à un Coréen aveugle. Mais j’ai conservé mon titre. Je suis le Teddy Riner, catégorie « raconter un secret ». Tu ne te sens sans doute pas à la hauteur de mon talent.

Un frémissement des lèvres, un éclat dans les iris.

— T’es con. C’est rien, je te dis. Un petit débile qui m’a draguée quand je suis revenue des toilettes.

— Il t’a touchée ?

— T’inquiète pas, Captain America, il a juste fait usage de consonnes et de voyelles. Je lui ai dit que j’étais avec quelqu’un en te désignant. Il m’a demandé si ça ne me dérangeait pas de « faire la pute » avec un « vieux vicieux qui pourrait être mon père ». Pas le temps de lui foutre une baffe qu’il s’était déjà évaporé.

Je ressentais physiquement l’empreinte de l’insulte sur ma joue. Fer rouge.

Elle a ajouté :

— Moi, je ne vois pas un état civil quand je te regarde. Je ressens juste le bien que tu me fais. Le reste, je m’en fous.

Elle m’a entraîné chez moi. On n’a pas dépassé le couloir de l’entrée. Dès la porte claquée, je l’ai plaquée contre le mur. On a haleté à en oublier cette anecdote.

Jusqu’à aujourd’hui.

Il était là le problème. »

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La more dans l’âme, de Patryck Froissart

La more dans l’âme, de Patryck Froissart

Un jeune professeur est affecté au cœur du royaume des Mores.

Naïf, velléitaire, pusillanime, volontiers soumis, manipulé par un narrateur scandaleusement amoral, il tombe amoureux de toutes les femmes qu’il rencontre et dont il accepte immédiatement l’emprise.

Ainsi se saisissent de lui Dragana, Slave de Marseille, Albina, fausse Portugaise, la fière Atlante Damya, Tamchicht, jeune répudiée du village où il enseigne, la puissante Kahina de la médina proche, l’Espagnole Esperanza qui hante les bars de la ville, la Boraine Angèle Coquebin, ex-maîtresse de son père, qui mène de louches activités auxquelles elle a décidé de l’associer, et Tsaâzzoult, une montagnarde supposément candide qui a résolu de l’épouser et de le soustraire aux tentations immorales auxquelles le soumettent les précédentes.

Ce récit initiatique, érotico-sentimental, fortement empreint d’humour et de dérision, constitue un roman facétieux sur fond de questions existentielles qu’il appartient aux lecteurs de découvrir.

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A propos de l’auteur

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l’Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice. 

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. 

Professeur de Lettres, rédacteur de chroniques pour le magazine La Cause Littéraire, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie. 

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres), sociétaire de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), de la SAPF (Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie), de l’ADELF (Association des Ecrivains de Langue Française), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio. 

Extrait de « La more dans l’âme

« Sur ces entrefaites, il fut annoncé qu’aurait lieu sur la place du souk une séance gratuite de cinéma de plein air, organisée pour sa promotion par une marque d’huile.

Considérant la connivence qui marquait de plus en plus leur coexistence, Jean Juba osa prier Tsaâzzoult de l’y accompagner.

Malgré l’aménité croissante que lui témoignait la nymphe, il craignait encore la rebuffade. Ce ne fut pas le cas. Avec un grand sourire, elle agréa. Il en fut radieux.

Epaules jointes, ils entrecroisèrent leurs éclatements de rire aux pitreries de Laurel et Hardy.

Après le film, alors que les spectateurs se dispersaient, la voyant détendue et la sentant amicale, Jean se risqua à évoquer, sans grand espoir, la possibilité d’une promenade sur la piste menant à Tafeswa.

Il fut sur le coup stupéfait qu’elle acceptât sans une seconde d’hésitation, et il en perdit toute audace.

Ils marchèrent alors, sans but ni hâte, dépassés par des groupes de campagnards regagnant leurs douars à pied ou à dos d’âne, qui leur adressaient de courtois saluts.

Puis les lieux se désertifièrent, et la voie s’offrit, libre et nue, toute à eux.

Ils avançaient lents et légers, muets et brûlant du désir de dire, sachant qu’il leur était loisible à tout instant d’outrepasser la ligne interdite. Ils se tenaient là par le bout du cœur, sans vouloir se demander où la piste les menait.

L’armée britannique envahissait cependant l’Irlande du Nord, officiellement pour rétablir la paix entre les protestants et les catholiques qui, comme tous ceux qui veulent convaincre les autres que leur religion est la seule qui vaille, se fusillaient les uns les autres, pas seulement du regard.

— Viens ! murmura-t-elle soudain dans un souffle qui embauma la brise et sidéra Juba, quittant la rectiligne et nue latérite pour un sentier tortueux et étroit qui s’ouvrait à gauche dans une végétation touffue.

Le soleil d’été, parvenant à son dernier radian, avait adouci ses rayons. Leurs pas levaient de dérisoires bouffées de fine poussière. L’exiguïté de la sente contraignait leurs hanches à se frôler, leurs mains à s’effleurer.

Aimanté au flanc de la campagnarde d’où il lui semblait que jaillissaient des essaims d’atomes crochus, Jean allait aérien, le nuage aux pieds.

Ils longèrent un vague cimetière, parsemé sans ordre apparent de tumulus funéraires et de quelques rares pierres tombales en béton entre lesquelles poussaient épars des coquelicots au large calice et des bouquets puissamment odorifères de thym sauvage.

De petits vergers d’oliviers s’intercalaient entre les champs de blé où, sur la terre pelée par l’été, ne subsistaient plus que de maigres bouquets ébouriffés de tiges de chaume.

Le chemin, s’étrécissant encore, descendit bientôt en pente douce.

Ils débouchèrent dans une clairière en synclinal que cachait à tout regard une oseraie au-delà de quoi se pressaient des oliviers au tronc énorme et aux immenses branches torses.

Au centre de ce havre vert se dressait, ombragée par la large ramée d’un haut figuier, l’antique margelle d’un puits sur le bord de laquelle Tsaâzzoult l’invita à s’asseoir.

— Les oliviers de mon oncle, dit-elle en désignant d’un geste circulaire les arbres vénérables qui les enclosaient.

— Ils sont grands, ne sut-il que balbutier.

— Ils sont très vieux, précisa l’angélique.

Ils ne se dirent rien de plus.

Certains instants de bonheur sont tellement arachnéens qu’un unique mot maladroit peut y provoquer une irrémédiable déchirure.

Dans les lointains alentours, des ânes brayaient à tour de rôle. Des rumeurs sourdes arrivaient par bribes du douar le plus proche. Des tourterelles roucoulaient leurs amours exclusives. Un ranidé solitaire appelait à la copulation une partenaire hypothétique en émettant à intervalles réguliers la litanie toujours identique de ses coassements optimistes.

Jean se tourna à demi, lentement, prudemment, vers sa compagne, dont le profil pur et paisible, rubescent sous les rayons de l’astre déclinant, lui parut illustrer la couverture du livre d’une autre vie.

Elle ne bougea pas, mais esquissa sous la caresse de son regard un sourire éthéré qui fit davantage encore rayonner la grâce unique des contours de sa figure.

Jean, bien que transi d’émoi, en lui-même brûlait.

Cette bouche framboisée espérait à n’en pas douter la tendre morsure de ses dents, ce torse palpitant aspirait secrètement à la caresse fébrile de ses mains qu’il eût souhaité téméraires, la proximité voulue en ces lieux solitaires de ce giron virginal appelait à l’audacieuse conjonction.

Qu’oserait-il dans l’oseraie ?

Il ébaucha le mouvement qui lui eût permis de passer son bras droit autour des épaules de la pucelle, mais, pleutre, y renonça, le cœur tonnant, et se maintint coi, tout en déplorant l’acte manqué.

Tous deux se contentèrent alors d’inspirer romantiquement le temps qui s’éternisait.

Un bruissement soudain dans les proches broussailles tira Jean de l’inertie. Son brusque sursaut n’émut pas l’oréade qui chuchota tranquillement :

— Serpent ! Matkhafch[1] !

Sa sérénité rassura l’orant qui reprit la religieuse contemplation de sa madone.

La survenue du serpent dans ce pourpris édénique, pensa-t-il, n’était peut-être pas un hasard dénué de sens. On pouvait bibliquement y entrevoir un possible déterminisme, un signe, une invite, un divin stimulus.

Miracle ! Comme si elle l’avait entendu, Tsaâzzoult lui tendit la paume.

Le benêt !

Il est allé jusqu’à la source et il n’a rien bu[2] !

Au lieu de s’empresser d’y mordre à pleines dents, il y posa la sienne et, sans souhaiter plus, remercia le ciel avec un soupir pire que ceux qui s’élèvent des gondoles glissant sur l’eau de rose de la lagune aux bluettes, sous les mornes ponts vénitiens.

La jointure fut éphémère.

D’ailleurs arrivèrent diffus les appels du muezzin.

La demoiselle reprit la main, se leva, s’ébroua, et souffla au soupirant :

— Il faut aller !

A peine eurent-ils fait dix pas que le destin, donnant une seconde chance au pusillanime, profita de la présence opportune d’un nid de poule en la tortillère pour faire en sorte que Tsaâzzoult s’y tordît méchamment la cheville.

Elle cria sous la fulgurance de la douleur et par réflexe afin de ne point choir elle s’accrocha de sa main chaude à celle de Jean qui la retint et s’écria doucement :

— Tu t’es fait mal, Tsaâzzoult ?

— Chouïa, ça va ! murmura-t-elle sans relâcher cette fois l’étreinte de sa menotte, moite.

L’incident ne produisit pas l’effet qu’il eût dû. On eût souhaité qu’elle chût, sous la violence de la torsion, dans les bras de l’empoté, qui, lui-même emporté, se fût étalé dans l’herbe en entraînant l’accidentée, qui, elle-même, sous le coup du vertige, eût atterri de tout son corps sur celui de Jean, qui, lui-même…

Vain vœu !

L’union cette fois maintenue de leurs phalanges au moins leur fit-elle prendre conscience de l’importance de la distance qu’ils avaient parcourue l’un vers l’autre à mesure qu’ils s’étaient éloignés de la maison.

Ils rebroussèrent la piste de latérite.

Le petit démon dans l’âme à Jean s’opiniâtra encore, tant têtu était-il, à vouloir diriger l’action sur la voie du stupre, à essayer de l’engager dans le sens de la turpitude, à être l’instigateur de la débauche, à se comporter, si on ose dire, comme une sorte de tourne-au-vice.

Il lui fit miroiter le caractère, propice à toutes les audaces, de la solitude des lieux, de la pénombre qui s’installait, de la facilité avec laquelle elle lui accordait sa main.

Oh ! la belle occasion d’être là le larron de ce que la vestale semblait considérer comme son bien le plus précieux !

En l’occurrence, insistait le lutin, le larcin serait de l’ordre de la peccadille, attendu que la victime semblait disposée à lui céder sur le champ d’oliviers ce qu’il ne pourrait peut-être plus jamais obtenir que par la force, dans un accès de violence qui serait diablement plus risqué. Pourquoi laisser passer cette chance ?

Aut nunc, aut nunquam !

Elle résisterait peut-être un peu, protesterait, pour la forme, lui opposerait sans profonde conviction les convenances, son éducation, sa morale, lui objecterait en mollissant la haïa, murmurerait haram en se pâmant, et puis lui ferait don d’elle avec ses sabots, dondaine…

Accipe quam primum : brevis est occasio lucri[3] ! ponctua le petit malin.

Faisant un petit pas dans le sens indiqué, Jean demanda doucement :

— Ça va, ma chérie ? Tu veux qu’on se repose un peu sous ces oliviers-là ?

— Oui, habibi, ça va, merci, non, il faut aller, maintenant ! susurra-t-elle en pressant fortement sa main.

Bouleversé, l’imbécile n’alla pas plus loin.

Le vocatif « habibi », en réponse à l’apostrophe « ma chérie » qu’il avait impulsivement osée, l’avait exalté.

Il ne s’attendait pas à la subite advenue de cette émouvante connivence.

Il ne voulait rien entreprendre de plus qui eût risqué, craignait-il, de rompre la cordiale harmonie qui en ces instants les unissait et les rendait suffisamment heureux.

On aviserait à la maison…

Ils poursuivirent donc d’un pas égal, en communion avec la totale eurythmie des lieux.

Ils cheminaient, sans un mot, ceints d’un halo d’éclatante félicité dont leurs mains entrelacées constituaient le centre ardent. »

[1] N’aie pas peur !

[2] Expression more.

[3] Il faut battre le fer tant qu’il est chaud (traduction libre).

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Le baiser de la cigogne, de Hélène Laly

Le baiser de la cigogne, de Hélène Laly

Lorsque Sunny Herling arrive à Blue Morning Glories, un manoir isolé en dehors de la ville, elle n’imagine pas un instant être plongée au cœur d’une lutte sans merci.

C’est en compagnie des jumeaux Erno et Anja, des chiens Zafar et Indra, des Lilydoll, délicates fleurs-filles et des Toggle, fleurs-mères aux pouvoirs extraordinaires, de Klok, l’intendant baroudeur, de l’inquiétante Purple et surtout d’Idriss Gallander, le maître des lieux, que vont éclater des forces prodigieuses qui ouvriront les portes d’un monde fantastique auquel elle ne pourra plus échapper.

Duel de toutes les libertés face aux desseins maléfiques : l’heure a sonné.

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A propos d’Hélène Laly

Titulaire d’une maîtrise de Lettres Modernes, Hélène LALY écrit depuis l’enfance.  

Parallèlement à son parcours professionnel, elle prend part à des ateliers d’écriture et anime un cours de théâtre pour enfants.  

Elle est lauréate de plusieurs concours de nouvelles, de haïkus et de poésie (Thiberville, Viry-Chatillon, Palaiseau, Ville de Castres/L’encrier renversé, Les éditions oléronaises, Cnous-Crous, Kukaï de Lyon…)  

Nombre de ses poèmes ont été mis en musique par le compositeur Rémi Guillard, et ont donné lieu à la création de mélodies pour soprano et piano et d’une cantate, La Caryatide, pour soprano, récitant et orchestre. 

Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine 2014, elle a écrit pour La Compagnie le Vieil or de la dernière syllabe une série de lettres imaginaires, Huit lettres du soldat Paul à ses proches. 

En 2014, les éditions Lacour éditent son recueil de nouvelles fantastiques, Si Einstein était une fille 

Le baiser de la cigogne est son premier roman. 

 Extrait du livre :

Ne cherche pas à me voir, petite. Je suis entouré d’un anneau d’invisibilité comme tous les esprits. La lumière se dévie pour ne pas me croiser. Tu ne me vois pas, mais je suis là. Ne sois plus triste en pensant à moi. Je ne t’ai jamais quittée et je t’accompagnerai jusqu’au jour où tu me rejoindras. 

— Grand-père ! Grand-père ! cria Sunny. 

De ses yeux coulèrent des larmes qui, sous l’effet de la vitesse et du froid, se firent cristaux. Elle sentit que Yaël les rassemblait et les emportait. Elle se retourna pour fouiller l’indiscernable. Mais l’équipage avait déjà franchi la barrière des brumes sèches. Au loin un panache volcanique dressa ses nuées ardentes puis s’évanouit brusquement. Sunny reconnut la constellation du Lion. Je n’y crois pas ! Les pensées de Töğ tonitruaient dans le casque comme une houle démontée. Mademoiselle Herling, mademoiselle Herling, regardez donc sur votre droite ! Un postiche ! La catin porte un pos-ti-che ! Je n’en reviens pas ! Effectivement, Bérénice venait d’être surprise dans sa toilette et, aux cris de son ennemie, tentait d’ajuster sa perruque argentée qui fléchissait dangereusement. Ce n’est pas aujourd’hui que tu me montreras tes fesses, poupée Barbie ! hurla Töğ quasi hystérique. La réponse de Bérénice se perdit en gouttes de brume. 

La vallée bleue fut très vite atteinte puis dépassée. Elles entrèrent alors dans une zone inconnue de Sunny. Elle en eut le souffle coupé. Jusque-là s’étaient succédé des dunes sableuses balayées par un fort vent d’est que dominaient les neuf collines d’épicéas dressées en sentinelles aux aguets. Au-delà de la frontière marquée par le sillon rouge, l’attelage pénétra dans un autre monde. Tout y était uniformément blanc. 

— Non, ce n’est pas de la neige, fit Töğ, mais de la craie micacée. 

— Vous lisez dans mes pensées ! s’écria Sunny, légèrement outrée. 

La fleur-mère eut ce petit rire saccadé dont elle usait régulièrement. 

— Maître Gallander a raison… vous êtes vraiment susceptible, jeune fille ! Et je vous rassure. Effectivement, je lis dans vos pensées, mais seulement quand vous portez le casque. Une fois enlevé, vous pourrez me critiquer autant que vous voudrez ! 

— Je n’ai aucune raison de le faire… je me suis habituée à vos manières. 

— Hum ! Voilà une excellente nouvelle. Que diriez-vous d’un survol du territoire pour fêter ça ? 

Les Toggle piquèrent au sud-ouest. D’une stupéfiante beauté, le plateau s’étirait à perte de vue comme une somptueuse draperie de taffetas changeant dont les plis et les replis dessinaient des gorges miroitantes sous la lune. On aurait dit un immense cœur virginal palpitant au rythme des étoiles. 

— Peut-on s’arrêter ? demanda Sunny. 

— J’allais vous le proposer. 

Elles se posèrent sur un méplat rehaussé. Les Toggle défripèrent leurs pétales, étirèrent leur tige engourdie par la course et déboutonnèrent leur capuchon. Sur leur plastron, la salive se mit à couler comme du petit lait. Puis elles déplièrent leur cornet acoustique, firent cercle autour de la fleur qui ne s’en laisse pas conter, et commencèrent à jacasser dans un silence fiévreux, secouées de temps en temps d’un rire incoercible. Sunny s’était éloignée, s’enfonçant légèrement dans les strates fragiles. Elle remarqua que les empreintes de ses pas se refermaient au fur et à mesure qu’elle progressait. Rien ne resterait de son passage. Peut-être que cet endroit apparemment si désertique est traversé par des milliers d’êtres vivants ? songea-t-elle. Peut-être sommes-nous observées ? Elle était soulagée d’avoir quitté son casque. Ses pensées pouvaient se donner libre cours sans être capturées par Töğ qui n’aurait pas manqué d’en rire, évidemment. Peut-être existe-t-il un monde parallèle que je ne soupçonne même pas ? Tout en réfléchissant à cette éventualité, elle continua d’avancer. Quand elle se retourna, les Toggle n’étaient plus qu’une tache sombre dans l’immensité laiteuse. Elle remarqua sur la gauche une protubérance, une sorte de mamelon aux courbes féminines. Peut-être verrai-je plus loin si je l’atteins ? Elle constata que tout n’était fait que de peut-être dans cet univers étrange. Elle se déplaçait avec une certaine difficulté, s’enfonçant parfois jusqu’au genou dans cette soie plus molle que du coton, avec la bizarre impression de nager plutôt que de cheminer. Elle parvint enfin au sommet du monticule et fut prise d’un haut-le-cœur. À quelques mètres à peine, un abîme s’ouvrait en déclinaisons vertigineuses. Ni la lune, ni les étoiles n’en éclairaient les pentes, accentuant l’hostilité des lieux. Indécise, Sunny regrettait finalement de ne pas avoir pris son casque qui lui aurait permis d’appeler Töğ. Continuer ? Retourner en arrière ? Elle n’imaginait pas s’enfoncer seule dans le gouffre quand soudain le ciel s’illumina d’un scintillant triangle isocèle. Vega, Altaïr et Deneb, les trois constellations qui l’animaient, saluèrent Sunny d’une pétillante révérence. Leur scintillation projetée vers le précipice l’éclaira comme en plein jour. Incroyable ! La craie blanche avait fait place à une roche rose qui flamboyait sous le feu des trois corps célestes. Conséquence de l’érosion probablement, elle s’était façonnée, polie, arrondie, construisant tout un peuple pétrifié de cônes, colonnes, champignons, cheminées, posés là, comme prisonniers d’un charme. Le triangle se dérouta en balayant de son faisceau les chapeaux des cheminées. Impossible ! se dit Sunny. J’ai trop d’imagination. Je vais attendre la rotation du faisceau. Dans cet univers hors de tout – pas un bruit, pas un animal, pas un élément de sa vie habituelle auquel se raccrocher –, Sunny eut l’impression d’épier le retour de la source lumineuse pendant un temps infini. Ses sens étaient en alerte, ses muscles contractés, ses yeux larmoyants à force de crispation. Quand le pinceau irradiant eut achevé sa circonvolution et revint se poser sur les chapeaux face à elle, elle poussa un cri strident. Chacun était marqué de plusieurs signes. Elle distingua très nettement « Љ » répété en écho, puis repéra « Ж ». Elle attendit plusieurs spires. Combien ? Dix ? Trente ? Cinquante ? Elle ne les compta pas, mais quand elle repartit en sens inverse pour rejoindre les Toggle, elle n’avait plus aucun doute. Tous les symboles de la formule que lui avait confiée Idriss Gallander se trouvaient réunis au fond du gouffre. Elle en était certaine. Elle l’avait apprise par cœur pour éviter de conserver le papier sur elle. Il ne manquait que trois éléments : 

« Щ », « Σ », « → ». 

— Je me demandais ce que vous faisiez, lui dit Töğ quand elle eut enfin rejoint le groupe. Mais… regardez-moi ! Par toutes les fleurs de la planète, auriez-vous croisé Baal-zebûb, le prince des démons ? Vous êtes plus blême que cette craie ! 

— S’il vous plaît, répondez à ma question. Avez-vous en tête la formule que maître Idriss m’a remise ? 

— Je vous avouerai que non. Vos recherches ne commençant que demain, et avec elles la réquisition des Toggle, je ne m’en suis pas encore préoccupée. Pourquoi cette demande ? 

Sunny lui raconta sa découverte du gouffre, et son absolue certitude que la formule s’y trouvait inscrite en ordre dispersé. Son émotion était si forte, elle avait tellement de mal à la contrôler, qu’elle tremblait. 

— Accompagnez-moi jusqu’à là-bas. Avec l’aide des Toggle, nous n’en aurons que pour une minute en survolant l’endroit. Je voudrais vous montrer que je n’ai pas rêvé. 

— C’est impossible, répondit Töğ. Dans moins d’une heure, le soleil va se lever. Il est indispensable que nous soyons rentrées avant le réveil de Purple. Et elle est debout de bonne heure, cette sorcière. Je ne veux pas courir le risque qu’elle nous voie. Allons ! Ne soyez pas déçue. Je vous promets que nous reviendrons. Nous sonderons l’endroit que vous m’indiquez. Mais il faut agir avec prudence. Vous avez l’âme innocente, mademoiselle Herling… et ce n’est pas une moquerie, au contraire. Il faudra que vous preniez vite conscience que ce n’est pas le cas de tous les hôtes de Blue Morning Glories. Mais dépêchons-nous. L’horizon commence à blanchir. 

Le voyage de retour se fit beaucoup plus rapidement. Les Toggle obéissaient aux ordres directionnels de Töğ qui avait choisi manifestement de prendre des raccourcis. Elles ne croisèrent ni Bérénice ni les nuages frileux. Quand elles atteignirent les toitures de Blue Morning Glories, il faisait presque jour. Atterrissage derrière les chênes rouges, ordonna Töğ. Puis se rapprochant de Sunny, elle précisa : 

— Je ne prends pas le risque d’arriver à proximité de la serre. Regardez à l’est. L’aube est déjà là. Faites attention en rentrant dans la maison. Si vous croisez Purple, prévoyez une bonne raison de vous trouver debout à cette heure-là. C’est tout à fait votre droit, mais cette fine mouche n’ignore pas que ce n’est aucunement dans vos habitudes. 

— Et vous ? 

— Nous ? Ne vous inquiétez pas. Nous avons des ressources illimitées, y compris celle de nous glisser par les conduits de cheminée ! 

Elle rit. 

— Pressez-vous… et n’oubliez pas. Je vous ai fait une promesse. Or je tiens toujours mes promesses. 

Quand elle passa devant la chambre de Purple, il sembla à Sunny que la porte se refermait doucement. Illusion ? « 

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Maria Lesca, de Luc Fori

Maria Lesca, de Luc Fori

Résumé :

Du nord de la France aux Amériques, plongez dans une fuite en avant qui vous fera redécouvrir le « Manon Lescaut » de l’abbé Prévost, dans une réadaptation moderne à couper le souffle.

Si la version du XVIIIe siècle a été condamnée à être brûlée, c’est toute la passion incandescente de deux adolescents en proie à la fureur de vivre qui éclate, luttant et s’ébattant sur le bûcher de notre conformisme.

Le résultat est irrévérencieux et jouissif, indémodable, à la croisée de toutes les insouciances. Qu’importe l’époque, pourvu que l’on ait l’ivresse…

Livre papier disponible ici : http://bit.ly/2h7vwv1 
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Extrait du roman :

De colle en colle, de devoir en devoir, de cuite en cuite est bientôt venu le temps des concours qui devaient nous permettre de rejoindre l’élite de la nation. Deux années avaient passé. J’avais pu négocier mon avenir avec mon père. Le travail d’ingénieur ne me tentait pas du tout, je pensais, comme Tib, devenir plutôt enseignant-chercheur. Il me fallait pour cela tenter le très difficile concours de l’École Normale Supérieure. En cas d’échec, j’accepterais mon destin et me rabattrais au pire sur une petite école d’ingénieur. Constamment aidé par Tiberg qui était beaucoup plus pugnace que moi, j’avais pu atteindre un niveau correct me permettant au moins d’accéder aux oraux de la prestigieuse institution.

Je me suis retrouvé convoqué le même jour que Tib. Les épreuves se déroulaient à Paris, rue d’Ulm. Nous avons partagé la même chambre d’hôtel par souci d’économie et d’efficacité. La veille au soir, je revois encore Tib tourner en rond dans la chambre comme un général rappelant à ses troupes le plan de bataille.

— Tu verras, c’est spécial, le jury est composé de cinq personnes. Ils te passent à la moulinette après que tu aies traité ton problème au tableau. Il faut rester calme, essaie de prévoir les pièges qu’ils vont te tendre. Laisse-les venir, ne désamorce pas leurs questions à l’avance, ça les agacerait. Ah ! Autre chose… c’est comme à l’agrég[1], les épreuves à Normale sont publiques. Certains candidats, pour mieux se préparer, peuvent assister à ton épreuve… mais le quidam moyen aussi. C’est rarissime bien sûr, mais ça peut arriver. Il faut le savoir…

Sacré Tib, décidément il avait tout prévu… Comme souvent dans ces cas-là nous nous sommes couchés de bonne heure pour être en forme le lendemain et nous n’avons quasiment pas fermé l’œil de la nuit. Tib était énervé par l’enjeu. Il s’est retourné pendant huit heures en soupirant. Moi, j’étais agacé par Tib, et j’avais oublié de prendre des boules Quies. Nous passions à la même heure, interrogés par des jurys différents et nous nous étions donné rendez-vous dans un café après les épreuves.

À huit heures, j’ai tiré au sort une question. J’avais trois heures pour la préparer. Tib était un excellent stratège. Le problème qui m’était soumis faisait partie du lot de problèmes qu’il avait envisagés. Ça baignait. Je voyais bien le genre de bâtons merdeux qu’ils allaient me balancer dans les roues pour essayer de me faire tomber. Finalement, ça se présentait bien. Un assesseur est venu me chercher, c’était l’heure. Ils étaient bien cinq à me dévisager froidement. Trois hommes, deux femmes. L’un d’eux avait une tête de professeur Nimbus assez drôle. Des lunettes très épaisses derrière lesquelles il plissait les yeux comme un lézard en me regardant traiter le problème au tableau. Les deux femmes se regardaient de temps en temps d’un air entendu. Je me demandais si c’était le problème ou ma personne qui leur inspirait leurs petits sourires. Pour l’occasion, j’avais accepté de revêtir l’un des costumes de croque-mort de mon père. Ce dernier m’avait lui-même préparé le nœud de cravate. J’étais d’une élégance certaine avec mes cheveux blonds tirés en arrière et attachés très serrés, mais d’une élégance sans doute décalée : un chevalier d’une toile de Fragonard… Je n’ai plus de souvenir précis des deux derniers examinateurs qui étaient placés de part et d’autre de leurs congénères. J’ai fini tranquillement ma démonstration et me suis retourné vers eux pour attendre leurs questions. J’ai cru alors manquer d’air : dans l’amphithéâtre, à quatre rangées derrière eux, je me suis aperçu qu’il y avait une spectatrice ! Malgré ses lunettes noires et son rouge à lèvres tapageur, j’ai reconnu immédiatement Maria qui applaudissait silencieusement ma prestation en joignant doucement ses mains de façon ostentatoire.

La première question avait fusé d’une des deux femmes du jury. J’avais à peine entendu et lui ai demandé de répéter. Pendant ce temps je voyais au-dessus d’eux Maria se lever et me faire signe de la rejoindre dehors. J’ai commencé à répondre mais j’ai tout de suite vu au toussotement émis par le professeur Nimbus que j’étais complètement à côté de la plaque. Affolé, j’ai entrevu un dos très décolleté disparaître par la sortie du haut de l’amphi. L’une des deux femmes, se méprenant sans doute sur les causes de mon trouble, a voulu me tendre une perche et a reformulé la question. Je l’ai à peine écoutée et l’ai interrompue brutalement.

— Excusez-moi, messieurs-dames, je dois partir…

— Mais jeune homme ! Votre avenir… Que faites-vous ? Rien n’est perdu… un si bel exposé !

J’étais déjà loin quand retentirent ces derniers mots du professeur Nimbus et j’ai couru dans les couloirs pour rattraper Maria. Je n’allais pas la perdre encore ! Et puis j’avais quelques comptes à solder avec elle ! J’ai débouché sur le trottoir comme un fou, partagé entre l’angoisse et la colère. Elle m’attendait tranquillement en fumant au volant d’un cabriolet. D’un geste, elle m’a invité à m’asseoir à ses côtés, et elle a démarré en trombe au nez d’un taxi.

— Je pouvais attendre plus longtemps mon chéri, il fallait pas te presser comme ça… Qu’est-ce que je suis heureuse de te retrouver !

— Tu ne manques pas d’air Maria, après ce que tu m’as fait…

Ma colère est cependant comme restée en suspens quand j’ai vu les grosses larmes mêlées au rimmel zébrer son beau visage.

— Pardonne-moi mon amour, je vais tout t’expliquer…

Elle s’était mise à hoqueter comme les enfants qui n’arrivent plus à s’arrêter de pleurer et que ça empêche de respirer.

— Je pouvais pas faire autrement… Tu m’as tellement manqué…

— Arrête-toi, tu peux pas conduire comme ça, Maria !

— Mon petit chéri…

Comment voulez-vous résister devant un tel chagrin ? Ma colère s’est vite endormie. D’autant que ma belle infidèle s’était engouffrée puis garée dans un parking souterrain et que tout en continuant de renifler au creux de mon cou, elle commençait à me caresser avec fougue. La voiture était aussi petite que le savoir-faire de Maria était immense. Comme lors de notre première rencontre, une vague de plaisir intempestive a pollué mon pantalon… ou plutôt celui que m’avait prêté mon pauvre père. Et c’est ainsi que j’ai à nouveau tout quitté pour elle, ami, famille, avenir, honneur…

[1]  L’agrégation : concours dont l’obtention permet d’accéder à l’enseignement supérieur.

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Prétendre à l’Humanité, de Denis Delepierre

Prétendre à l’Humanité, de Denis Delepierre

Résumé :

Depuis plusieurs mois, l’inspecteur Pasquier, flic vieillissant et opiniâtre, suit la piste d’un tueur en série qui massacre ses victimes selon le même mode opératoire. Lorsque Franck Muller, un scientifique aisé, meurt à son tour des mains de ce psychopathe, sa fille Solène, hantée par l’image d’un père qu’elle n’a pas vraiment connu, décide d’enquêter de son côté.

Au cours du chassé-croisé qui l’oppose au policier, la jeune femme se heurte à bien des mystères. Son père était-il un homme bien ? À quoi s’occupait-il dans ce laboratoire surprotégé ? Et qui est cette intrigante inconnue qu’il semblait tant apprécier ?

D’une réponse à l’autre, Solène réalisera combien les zones d’ombre de Franck Muller pourraient lui en apprendre davantage sur elle-même…

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Livre numérique disponible ici : http://bit.ly/2t23oNo

A propos de l’auteur :

Denis Delepierre a été lauréat de plusieurs concours d’écriture. Il a précédemment publié un roman jeunesse, « L’héritière de l’Avant » et une nouvelle, « Dans nos contrées », publiée dans l’ouvrage collectif « Voyages », le tout aux éditions iPagination.

Extrait court du roman :

La nuit était depuis longtemps tombée sur la petite ville de Chambrond et l’on n’entendait que le souffle obstiné du vent, particulièrement fort pour la saison. Un break gris métallisé traversait à faible allure les rues désertes de la cité endormie. Au volant, un jeune homme à la mine sombre tâchait de se concentrer à la fois sur la conduite et sur une conversation téléphonique.

— J’y suis presque, signala-t-il à son interlocuteur.

— Gare-toi et vas-y à pied, comme les autres fois.

— Bien sûr. Je vous laisse.

— Rappelle-moi dans une heure.

Noah raccrocha et laissa son portable sur le siège passager, le temps de négocier son créneau. La rue où il devait se rendre n’était pas éclairée. Elle s’achevait sur un terrain à bâtir en vente depuis des années – personne ne semblait intéressé par l’idée de faire pousser une maison à Chambrond. Il n’y avait qu’une seule habitation dans cette rue, plantée non loin du carrefour avec celle, éclairée, où il se parquait. Une bâtisse sans étage, au toit de tuiles noires, à l’abandon depuis plusieurs années. Il savait que quelqu’un y passait régulièrement. Il avait un message pour cette personne.

Ce n’était pas la première fois qu’il accomplissait cette tâche…

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