Archives par mot-clé : Roman

Les corps étrangers, de Vincent Delareux

Created with GIMP

Résumé : 

À dix-huit ans, Louis n’a encore jamais aimé. C’est en se rendant sur un forum qu’il rencontre Julien et doit se rendre à l’évidence : il est homosexuel. Les questions se bousculent et sa vie bascule : comment l’accepter et l’annoncer à ses parents ? Comment réagir face au rejet ?

De son côté, Julien va faire lui aussi l’expérience du bannissement. Contraint de quitter le domicile parental, il va frôler le danger… et côtoyer la mort.

Dans la tourmente d’une course contre la montre, ces deux histoires parallèles abordent sans détour les questions d’identité, de norme, mais aussi d’errance pouvant aller jusqu’à la prostitution et la séquestration.

Avec « Les Corps étrangers », Vincent Delareux signe un roman coup de poing qui ne laissera personne indifférent. C’est plus qu’un livre sensible et digne : il s’agit d’une ode intelligente à la tolérance.

Livre papier disponible ici : http://bit.ly/2h7vwv1 
Livre numérique disponible ici : http://bit.ly/2yxqd34

Court extrait

« Les clés crissent contre la porte d’entrée. Un moment passe avant qu’elles ne trouvent le trou de la serrure.

Le père de Julien entre, ôte son pardessus et marche jusqu’au salon. Sa démarche est si naturelle qu’un étranger le croirait sobre. Julien, à l’inverse, connaît suffisamment son père pour savoir que ce dernier est éméché. Le jeune homme est assis sur le canapé. Son géniteur le dévisage.

— T’es déjà revenu de la fac, toi ?

— Il est 21 heures, Papa.

— Il fait jour, pourtant.

— On est en mai.

— Ouais. Je sais. On est même le 13 mai. J’ai raison ?

— Oui.

— Le vendredi 13…

Le quinquagénaire se fige, réfléchit un instant puis fait quelques pas jusqu’à la cuisine américaine. Il attrape une bouteille de vodka dans le réfrigérateur et s’en verse un verre généreux qu’il avale en deux gorgées, comme s’il s’agissait d’eau plate.

— T’as une tête de déterré, mon fils. C’est à cause du vendredi 13, je parie. Il t’est arrivé un malheur, hein !

— Non.

— C’est ta copine, elle t’a largué pour un autre gars. Elles sont toutes comme ça… Comme ta mère… (Il se ressert un verre.) De vraies connasses. Toutes.

— T’es à côté de la plaque, Papa.

— Ouais, t’as raison. Je connais rien de ta vie. T’as même pas de copine, je suis sûr, hein ?

— Quelle importance ?

— Te fatigue pas. On va dire que t’as pas encore l’âge.

Il s’esclaffe en reprenant une gorgée de sa boisson translucide. Quelques minutes s’écoulent avant que l’alcool ne se retrouve dans ses veines. Dès lors, ses effets commencent à se faire ressentir. Après toutes ces années, l’ivresse est toujours la même. Bien sûr, elle se fait de plus en plus désirer : au fil du temps, l’organisme du père s’est accoutumé à sa présence. Lorsqu’un verre n’a plus suffi, il a fallu doubler la dose, puis la tripler et ainsi de suite, pour arriver au même résultat : une euphorie tentatrice et aliénante.

L’homme s’assoit à côté de son fils. Il se penche légèrement en avant, pose ses coudes sur ses genoux et joint ses mains pour donner à la scène une touche de solennité – ou tout simplement pour se stabiliser –, puis il reprend :

— Quand est-ce que tu vas finir par en ramener une ? Tu vas rester seul toute ta vie ? Je t’ai pas raté à ce point, quand même !

Julien fixe le mur d’en face. Les mouvements nerveux de sa bouche trahissent sa difficulté à demeurer stoïque sous le regard insistant de son père qu’il devine posé sur lui. Son cœur s’emballe. Soudainement, sa gorge se serre et il sent quelques larmes s’agglutiner dangereusement au bord de ses paupières. Il suffirait d’un battement de cils pour qu’elles se mettent à dévaler ses joues. Dans une tentative de les contenir, Julien écarquille les yeux et les garde grands ouverts pendant de longues secondes. Il les force ainsi à regagner leur place, dans un coin reculé de son cœur. Une fois ces larmes réprimées avec succès, un élan soudain envahit le jeune homme qui, sans réfléchir, se lance :

— Tu te souviens de la question que j’avais posée à Maman quand j’avais six ans ?

Manifestement, son père ne saisit pas la référence. Il continue à fixer Julien sans piper mot. Son regard se fait de plus en plus évasif. Julien le rappelle à l’ordre au bout de quelques secondes de silence. Il répète sa question qui, une fois de plus, sème la confusion dans l’esprit enivré du géniteur.

— Tu t’en souviens forcément. Je vous avais demandé si je pouvais me comporter de la même façon avec tout le monde, à l’école. Avec les garçons comme avec les filles, je veux dire. Vous m’aviez fait la morale.

Julien tourne la tête pour la première fois depuis le début de l’échange et constate le scepticisme de son père. Il tente de décrypter son regard afin de deviner ses pensées, mais sans succès, car fatalement, l’esprit d’autrui est impénétrable. (D’aucuns paieraient cher pour connaître les états d’âme qui se cachent sous le sourire de Mona Lisa ou derrière l’expression effroyable du crieur de Munch. Mais ces pensées, comme tant d’autres, demeureront à jamais dissimulées sous le masque étanche que constitue le visage humain.)

En cette soirée du 13 mai, c’est un regard vitreux qui imperméabilise les réflexions d’un père confus, presque absent. Ou peut-être n’y a-t-il tout simplement rien au fond de ses yeux. L’air hagard qu’il affiche semble demander à Julien un développement.

Puis, d’un coup, la bête sort de sa torpeur. L’esprit du géniteur se remet en marche. Il commence à comprendre. Le sang afflue de nouveau vers son cerveau qui s’emballe. Ses pupilles, si paresseuses une seconde plus tôt, s’animent subitement. Le quinquagénaire parcourt la pièce des yeux comme pour s’assurer de la réalité de la scène. Est-il vraiment en train d’avoir cette discussion ? Ou bien est-ce une hallucination due à un verre de trop ?

Son regard s’arrête de nouveau sur son fils. Il pousse alors un rugissement glaçant puis, d’une voix tonitruante, lance :

— Ça rime à quoi, ces conneries ? Qu’est-ce que t’essayes de me dire ? Parle, bordel !

Julien retient son souffle tandis que celui de son père l’enveloppe de relents d’alcool. Ses paupières se baissent pendant une seconde ou une minute. Il expire longuement, puis jette trois syllabes qui, incontestablement, transforment son existence :

— Je suis gay. »

Lire le livre

Livre papier disponible ici : http://bit.ly/2h7vwv1 
Livre numérique disponible ici : http://bit.ly/2yxqd34

Bleu iceberg, de Baltazar Garcìa

La fonte des pôles et des glaciers s’accélère tandis que le réchauffement climatique semble irréversible. C’est alors que nous assistons à la dérive d’un iceberg dont les jours sont comptés et qui témoigne de sa condition, questionne et interpelle le lecteur sur sa situation aussi improbable que grotesque.


Aux premières loges du drame qui se joue, des scientifiques finissent par perdre leurs repères logiques. Il leur manquera toujours le saut de compréhension que seul le commandant du bateau d’observation osera, en se lançant à la suite du mystérieux voyageur dans les eaux profondes de la dorsale atlantique.


Ce roman de Baltazar Garcìa est un voyage marquant dans nos consciences volatiles qui n’ont peut-être pas toujours eu les mots justes pour empêcher de commettre l’irréparable.

Concernant l’auteur

Baltazar Garcìa, né en Espagne, a fait ses études à Paris (IDHEC et Langues’O, 1962-1967). 

Après une tentative de journalisme (avec un séjour au Vietnam en 1967) et deux ans au Tchad (coopération), il intègre l’ORTF comme assistant de réalisation.

Il quitte l’Office en 1974 et s’installe en forêt, dans un petit village du Massif des Maures, où il habite depuis.

Dès 1970, il publie aux Lettres Françaises, à Action Poétique et plus récemment, à d’autres revues de poésie. 

De 1972 à 2019, il publie douze recueils.

Bleu iceberg (2017-2019) est son premier roman.

3 courts extraits du livre

Pourtant, voyez ce qui nous arrive, nous les icebergs que personne ne protège, dont personne n’a fait son habitat, dont personne ne partage le destin. Les glaciers nous jettent à la mer, l’eau salée nous dissout, et seuls, nous disparaissons dans des eaux étrangères; seuls. 

Si personne ne pleure notre lente disparition sur les courants de la mer, le sort qui attend les forêts sans hommes, abandonnées elles aussi dans leur solitude, sera le même. Sans défense, sans la protection quotidienne de la présence humaine, elles disparaîtront, comme nous. 

***** 

L’observateur a baissé la tête pour régler son appareil photo, et quand il a cherché du regard le point ultime du voyage, pour le cadrer dans l’objectif, le sauver du désastre, il n’y avait plus rien. 

Il a pris une photo de ce rien, par dépit ; et il pensait involontairement au désordre, à la houle sans fin, à la sienne propre. Et il a doublé la photo sur la houle et quelques bulles. 

Il s’en veut. Avoir détourné la tête à l’instant précis de la fonte du dernier cristal, juste à ce moment ! Au GPS, il enregistre le point précis, à quelques mètres près, où l’iceberg au bout de son long voyage est venu mêler sa dernière eau douce au sel de l’océan ; dont imperceptiblement, la disparition de toute glace a changé sa nature, ne serait-ce que d’un infinitésimal degré de salinité. 

Mais quoi ! C’est tout ? C’est vraiment tout ? 

On nous a bien cornaqués, au centre : ne rien dire qui puisse intriguer, soulever questions et débats. Mais je dois être certain, même si je n’en dis jamais rien, même si je ne le suis jamais, certain, si je ne pourrai jamais l’être. 

Je me penche une dernière fois au-dessus de la houle, cherchant une trace dans l’eau profonde, mais je ne vois que l’épaisseur opaque de l’océan, sans la moindre lueur bleue, et je regarde de toutes mes forces, au-dessus de la houle, sans la moindre lueur, et… 

***** 

— Si vous m’entendez, tous, si le Clerc ne vous cache rien, si vous pouvez me comprendre, écoutez ceci : si on vous découvre, que croyez-vous ? Qu’on va vous admirer ? Vous féliciter ? Il suffira que certains pensent pouvoir vous soumettre, vous dominer, et vous tenir tous dans leurs mains. Ils monteront la planète contre vous. Déplacer les consciences ! Les déposer dans des corps, les intervertir…, les enjeux sont énormes, ne le voyez-vous pas ? 

Mais ce que vous connaissez sous la forme d’une survie inespérée, au prix de l’accident d’une perte humaine ne sera que rapt et viol. On vous volera ce qui vous reste, la petite lumière qui demeure, comme dit votre Hôte, quand tout le reste est perdu. Vous aurez après vous les militaires, leurs armées et leurs stratégies de destruction, les politiques ne feront de vous qu’une bouchée, les financiers vous exploiteront, les croyants de tous bords vous manipuleront. L’emprise sur les consciences est une obsession des gens de pouvoir. Et ces gens n’auront de cesse que de vous pourchasser, de voler vos secrets, de renforcer leur pouvoir et d’en raffermir les outils. Disposer des consciences, les échanger, les implanter d’un humain à l’autre… 

Pour vous procurer le livre

Livre papier disponible en cliquant ici !

Livre numérique disponible en cliquant ici !

Quand les arbres ne donnent plus de feuilles, de Véronique Barré

« Quand les arbres ne donnent plus de feuilles », de Véronique Barré.

Victorine Delabarre élève seule ses deux filles, Manon et Mimi, à un rythme effréné. Entre ses obligations monoparentales et son travail exigeant et pressant de psychologue à domicile, la jeune femme ne dispose que de trop peu de temps pour songer à son bien-être et à une tout autre vie. Jusqu’au jour où Léon, un mystérieux inconnu, vient bouleverser son existence réglée au millimètre.

« Quand les arbres ne donnent plus de feuilles » est un livre sensible qui questionne chacun quant aux solitudes de notre société. Avec ce premier roman, Véronique Barré, assistante sociale puis psychologue clinicienne, signe une œuvre touchante et authentique qui met en exergue la résilience comme moteur de vie. Précieux et salvateur.

Disponible aux liens suivants :

Disponible au format papier sur notre boutique en ligne  en cliquant ici !

Ou alors au format numérique sur notre boutique en ligne  en cliquant ici !

Disponible enfin en passant par votre libraire. 

A propos de Véronique Barré

Véronique Barré est née au Havre le 22 avril 1972. Elle a suivi plusieurs cursus de formation qui lui ont permis de travailler auprès de publics en grande difficulté en tant qu’assistante sociale et psychologue clinicienne. Elle éprouve un profond intérêt pour les capacités d’adaptation de l’être humain dans un environnement hostile. Son premier roman est inspiré des situations de vie croisées au fil de ses rencontres professionnelles. Il met en exergue la résilience comme moteur de vie. 

Extrait du livre

Il est apparu dans ma vie comme une comète projetée de nulle part. Je fumais, comme à mon habitude, assise sur le perron de ma nouvelle maison, détachée du monde réel pour supporter les répétitives contraintes journalières. Je parlais ainsi aux étoiles avec cette idée saugrenue que mes pensées étaient des ondes que j’émettais aux milliers de récepteurs célestes, eux-mêmes branchés directement au cœur profond de l’humanité. Vu l’absence de réponse face à mes multiples attentes, je me disais qu’il devait y avoir un problème de connexion entre le divin et mon esprit. J’avais pourtant bricolé des mots nouveaux avec du mastic mystique, de la glu au pouvoir d’adhésion rapide mais rien n’y faisait, pas de changement positif dans ma pathétique routine. 

Puis il est arrivé, comme ça, devant mon portail fermé mais jamais à clef, avec sa chevelure grisonnante et sa barbe mal entretenue. Sa chemise rouge à carreaux jaunes et verts, légèrement entrouverte, laissait apparaître un tee-shirt gris clair. Je ne l’avais jamais vu dans les alentours. 

Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Résumé

La Manche représente le dernier obstacle pour les migrants en partance pour l’Angleterre.

C’est à Cherbourg, loin de la trop médiatique jungle de Calais, que vont se rencontrer deux déracinés en quête d’une nouvelle vie.

Entre la traque permanente et les nombreux pièges dont sera pavé leur parcours, Stephen l’Ougandais et Ali le Tunisien devront, par la force des choses, apprendre à coopérer et se faire confiance pour atteindre leur objectif commun.

En attendant de rejoindre leur Eldorado, les compagnons d’infortune se créent un nouveau quotidien, sans cesse chamboulé. La violence omniprésente, réelle et symbolique, les rapproche. Ils comptent également sur certaines âmes bienveillantes pour s’en sortir. Malgré l’évolution de leur projet et le sombre passé qui les consume à petit feu, réussiront-ils à braver l’un des passages maritimes les plus dangereux au monde ?

Ce roman sensible et intelligent offre un nouveau regard sur la crise des migrants.

Livre papier disponible en cliquant ici.

Livre numérique disponible en cliquant ici.

A propos des auteurs

Né à Niort, Antonin Vabre a grandi à Cherbourg jusqu’à ses 18 ans. Journaliste de formation et après de nombreux voyages (notamment au Brésil ou encore en Nouvelle-Zélande), il travaille aujourd’hui pour Canal+ Afrique. Il a précédemment contribué à l’écriture de Incorrigiblement communiste d’Henri Malberg (éditions de l’Atelier, 2014) avec Céline Landreau. Il a ensuite écrit Mineur de fond à Carmaux, la vie de Fernand Frayssinet (Empreinte, 2015). Enfin, il a co-écrit avec Romain Lescurieux Underdog (Salto, 2018).

Pierre Peter est né à Cherbourg où il passe son enfance et son adolescence, avant de poursuivre ses études à Caen en Histoire. Après un Master 1 dans cette discipline, il devient en 2008 professeur de Lettres-Histoire en Lycée Professionnel. Suite à une première expérience enrichissante à Mantes-la-Jolie, en région parisienne, il revient sur ses terres d’origine en 2014, où il peut conjuguer sa passion de l’enseignement avec celle de la mer. C’est au lycée, en cours d’italien puis en hypokhâgne que les deux auteurs feront connaissance.

Presque vingt ans après, toujours amis, ils se lancent dans un projet d’écriture à quatre mains, fondé sur leurs préoccupations essentielles. Un an et demi plus tard en sortira Eaux troubles.

Extrait du livre

Il était doué, mû par sa peur et sa jeunesse, tantôt se glissant sous un bateau au sec, tantôt se suspendant à des câbles métalliques afin de passer un obstacle. Toutefois, son agilité ne lui permettrait pas de franchir le barrage déployé sur la route. Il le savait et de manière prévisible bien qu’alambiquée, il se dirigea à l’opposé de celle-ci, vers la mer, contre laquelle il se trouva bientôt acculé. 

Toujours dans l’ombre, caché derrière des tas de cordages, il suivait au sol la progression des tenailles lumineuses qui se rapprochaient de lui, impitoyables. Il se recroquevilla sur lui-même, sous un amas hétéroclite de bouts, de filets de pêche, de casiers et se sentit pris au piège lorsqu’il entendit les pas lourds des policiers se rapprocher de lui, homard de luxe appâté par le leurre de la liberté. 

—  Sors de là  ! 

—  Sois pas con, on t’a vu. 

—  Tu vas pas rester là toute la nuit, et nous non plus ! 

—  Allez, vite  ! 

—  Ne nous oblige pas à venir te chercher, bordel, ça va énerver tout le monde ! 

—  Putain, fais chier  ! Y’a personne, t’es sûr d’avoir vu quelqu’un  ? 

—  Tu rigoles ou quoi ? Tu me prends pour un con  ? J’en suis certain ! Il a peut-être sauté à l’eau ? 

—  Sauter à l’eau pour éviter un contrôle d’identité  ? Un grand ado qu’aurait peur de se faire engueuler par ses parents à cause du tapage nocturne, mon cul oui ! 

— Je vais regarder quand même, on dirait qu’il y a une échelle… 

En se penchant, le policier crut apercevoir des mains sur un des barreaux rongés par la rouille, mais sa vision n’avait aucun sens car ces mains lui étaient apparues seules, détachées de tout corps, sortant de l’à-pic du quai. Il braqua bien vite sa lampe torche et ses soupçons s’évanouirent avec l’obscurité. Sachant déjà qu’il serait moqué par ses collègues en raison de sa possible erreur de jugement (il cachait de plus en plus mal sa myopie naissante), il garda pour lui son impression fugace et se contenta d’un rapport concis  : 

« Il n’y a pas de ronds dans l’eau, personne n’a sauté, il a dû filer. » 

Les commentaires de ses collègues lui confirmèrent qu’ils mettaient en doute l’existence même du fugitif. 

Ignorant s’il était encore recherché, il était en revanche certain de sa propre réalité tant les efforts qu’il fournissait pour se maintenir en équilibre sans laisser dépasser ses mains ni ses pieds au-delà de l’horizon noir du quai au-dessus de lui le faisaient souffrir. Les jambes repliées, les avant-bras plaqués aux montants de l’échelle, il se tenait à ces derniers, cassant ses poignets à angle droit. Il devait tenir. Tenir. C’était trop tard pour s’immerger, ce serait trop bruyant. 

Il bascula enfin en arrière et fut accueilli par des bras souples à la peau noire. L’un des bras passa instantanément de l’épaule à la bouche du fugitif, ce qui étouffa son cri. Il comprit bientôt qu’il ne s’agissait pas de policiers, qu’on ne lui voulait pas de mal. Son sauveteur le soutenait sur le fin matelas de son corps ; il le lâcha bientôt pour saisir une paire de rames : ils étaient dans une barque. 

À reculons, ils s’enfoncèrent davantage dans les profondeurs du quai, se retrouvant, comme l’homme l’imaginait, juste sous les policiers. Appuyé contre l’inconnu, il était en équilibre instable sur cette annexe légère. Il restait crispé par la douleur, la peur de se renverser, d’être pris, de se faire égorger par ce passeur venu d’un autre monde. L’attente fut longue. Le froid stagnait au ras de l’eau, le vent et la houle se conjuguaient en un son de déglutition angoissant. Ils passaient leur temps à se maintenir à flot tout en repoussant les piliers, les murs, l’extérieur, et bientôt le plafond. Tacitement, ils luttaient de manière coordonnée. 

Ainsi ils s’extirpèrent de leur refuge devenu piège. Au clignotement anxiogène des gyrophares se substituèrent bientôt les lueurs continues et rassurantes des feux vert et rouge indiquant aux gens de mer les limites du chenal ouvert sur le large. Sur cette piste ils avancèrent sans faire claquer les rames une seule fois sur l’eau, surprenant les noirs cormorans qui plongeaient à la dernière seconde à la recherche d’une obscurité plus profonde. 

Ils longèrent le quai, toujours vers le nord, passant entre les bateaux, soulevant les amarres, écartant les coques, les contournant parfois jusqu’à ce qu’enfin ils accostent au pied d’une autre échelle. Ils l’escaladèrent au prix de mille efforts. L’un grimpant tandis que l’autre maintenait l’équilibre de leur frêle embarcation, le premier aidant ensuite le second à atteindre la terre ferme. Ils parvinrent sur celle-ci sans se mouiller, sans se parler. 

Ils coururent ensuite de concert, courbés. Le passager du train, légèrement devant, atteint un muret d’environ un mètre trente. Il eut à peine le temps d’apercevoir la profonde fosse qu’il surplombait que déjà son « complice » sautait par-dessus à l’aveugle. D’instinct, il le rattrapa. Après quelques ajustements, chacun se tenait aux poignets de l’autre, funambules sans filets ni spectateurs. Les rôles étaient inversés. Suspendu dans le vide, à une dizaine de mètres du sol, le sauveteur dépendait à présent de celui qu’il avait recueilli. 

Ce dernier avait plaqué ses jambes puissantes contre le parapet, les genoux frottant sur le béton, assurant un contrepoids au reste de ce corps puissant qu’il tendait vers l’homme en détresse. Bien plus léger, celui-ci se laissa hisser par cette grue humaine et regagna la surface. Essoufflés, appuyés contre ce mur qui aurait pu tuer autant qu’il avait sauvé, ces deux inconnus contemplaient la masse noire reposant au fond de cette fosse qui avait failli être leur tombeau : il s’agissait d’un sous-marin exposé au sec dont ils ne s’expliquèrent pas la présence. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, ils s’étaient déjà jaugés. Ils pouvaient se faire confiance… 

Au bout d’un laps de temps indéterminé, d’une mimique, celui qui connaissait le mieux la ville invita son alter ego à le suivre. Ils coururent à un rythme soutenu mais supportable vers l’est, longèrent bientôt les clôtures barbelées déjà rencontrées et, au terme d’un itinéraire complexe, escaladèrent des barrières, rampèrent sous d’autres, empruntèrent des tunnels dégagés au cœur de tas de palettes, de cageots. L’absence totale d’hésitation de son guide lui permit de comprendre qu’il savait parfaitement où se rendre. 

Deux silhouettes leur firent signe de s’arrêter, laissant avancer celui qu’ils connaissaient pour l’interroger à propos de l’imposant postulant. Ce dernier était maintenu à quelques pas et surveillé avec un mélange de crainte et de méfiance. Au terme de ces quelques échanges, le guide revint vers son protégéAu cœur de cette semi-obscurité, de faibles rayons de lumière filtraient çà et là. Sous le masque irréel de ces taches de rousseur protéiformes et mouvantes, ils se présentèrent l’un à l’autre. Le plus petit des deux articula « Stephen » en se désignant de la paume, avant de la diriger vers celui dont il venait de se porter garant. Lequel, hésitant, bredouilla en retour à mesure que son mensonge venait : 

—  À, A, Ali. 

—  Harry  ? 

—  Ali. Aaaaali, corrigea ce dernier avant de tendre sa propre main vers celle qui l’attendait, cette fois non par nécessité mais par plaisir. 

Le coin de Stephen était, sans doute comme tous les autres, d’un inconfort total, mais au moins préservait-il une certaine intimité. Ils y cohabitèrent ce soir-là, celui qui s’était présenté comme Ali ne cherchant pas à partager la paillasse et gardant ses distances, ce qui convenait parfaitement à Stephen. 

Lire la suite au format papier en cliquant ici.

Lire la suite au format numérique en cliquant ici.

Nathanaël, de Laurence Délis

Résumé :

L’absence de sa mère, décédée à sa naissance, a créé un manque compréhensible dans la vie de Nathanaël et généré des rapports difficiles entre son père, sa sœur et lui. Une famille bancale dans laquelle il a du mal à trouver sa place. Passionné de musique, pianiste et compositeur en devenir, il puise une sorte d’apaisement dans l’amitié complice qui le lie à sa cousine Alice depuis l’enfance. L’apprentissage de la complexité des sentiments et l’inexplicable difficulté de grandir avec la sensation de vide qui l’accompagne entraînent cependant Nathanaël à fuir l’existence plutôt qu’à la vivre. Au fil des années et des rencontres, à travers la perception particulière qu’il entretient avec le bassin d’Arcachon, terre maternelle qu’il découvre l’été de ses dix-neuf ans, le jeune homme bâtit sa propre histoire. Une histoire où les personnes se heurtent, se découvrent, se dévoilent et s’aiment avec fragilité et résistance.

Livre papier disponible ici : http://bit.ly/2h7vwv1 
Livre numérique disponible ici : http://bit.ly/2yxqd34

A propos de Laurence Délis :
Artiste peintre, Laurence Délis s’inspire des sentiments, des émotions, de l’écoute du monde pour créer. L’écriture, à l’image de la peinture, s’ouvre sur les mêmes perceptions avec l’idée de transcrire les états d’âme de l’Homme dans toute sa globalité. Lila est son premier roman qui va vous bouleverser.
Extrait du livre :

Depuis mon arrivée, je respirais différemment. Ici, tout me parlait. Les senteurs maritimes, puissantes, le bruit perpétuel de l’océan, la couleur dorée du sable fin. L’attraction était forte, influente, et peu m’importait si je faisais un amalgame entre cette terre et ma mère. Je me fichais de savoir si cela révélait le manque terrible de son absence, je ne cherchais pas à y mettre des mots, ni des explications. J’étais un nouveau-né face aux perceptions que je découvrais. Je voulais apprendre à grandir dans ses bras maternels.

Je lui adressais des mots silencieux. Des mots qui lui parlaient du chagrin de n’avoir jamais entendu sa voix ni son rire, celui de n’avoir jamais pu me blottir dans ses bras. Ma peur de vivre venait-elle de si loin ? Et celle d’affronter ce monde qui me bousculait sans que je trouve où m’amarrer ? Je tangue, maman, je tangue jusqu’au moment où je tombe. Me relever me demande un effort si grand. Je tremble. Me raccrocher aux branches est douloureux. Je tremble, encore. J’ai dans la tête un chaos permanent. Et sans la musique, je n’aurais pas envie de poursuivre ma route, mais ça, tu vois personne ne le sait, elle éloigne le vide un moment, même si la colère vient en supplément quand je perds pied. Je suis sans repère. Papa et Louise ne remplissent pas le manque que je ressens, au contraire, ils le renforcent, je ne sais pas comment c’est possible mais c’est là, tout le temps. Je suis venu, maman, je suis là.

Dans ces moments-là, quelle que soit l’heure je filais à l’océan. Je gonflais mes poumons de l’air de la mer. Je plongeais à l’intérieur de la vague, me laissais porter jusqu’à la crête et dans un crawl puissant, revenais vers le littoral, poussé par l’élan de l’onde. Me pardonnes-tu d’être vivant, lui disais-je, bercé dans le creux de l’oscillation. La nuit, je me contentais de rester sur le sable, je m’isolais des groupes de jeunes qui s’installaient autour d’un feu, ça sentait la saucisse grillée, la bière, la clope et le joint. Dans l’obscurité, l’océan m’impressionnait. Les sons et les odeurs explosaient dans la démesure. Je gardais les bras contre mon corps, j’étais comme un môme, effrayé, vaincu et conquis, tout cela à la fois.

La gargote proche de la plage proposait des tapas diverses et variées ou des assiettes d’huîtres pour douze euros. L’endroit ne payait pas de mine, un mobilier peu entretenu, des murs qui avaient subi les outrages du temps. Mais planté au centre d’une estrade au fond de la salle se trouvait un piano droit. La propriétaire se prénommait Barbara et appréciait Tom et Jeanne. Elle avait donné à cette dernière la possibilité d’exposer quelques-unes de ses toiles sur les murs. Barbara avait étudié la musique classique, puis le jazz pendant près de vingt ans avant de reprendre le restaurant de son père. Elle avait fait de la place pour installer le piano et avait invité des amis musiciens à venir jouer. Elle encourageait volontiers tous les genres musicaux, sa seule exigence demeurait la qualité qui faisait la réputation du lieu. Le public ne s’y trompait pas et l’enthousiasme ambiant reflétait celui de passionnés de musique. De temps à autre je proposais à Adèle de se joindre à moi lorsque je retrouvais Tom et Jeanne chez Barbara. Je lui offrais un verre, un seul, de crainte de la voir apprécier l’alcool de façon excessive. Elle n’était pas Alice cependant et en cela me rassurait sur beaucoup d’aspects.

Le poids permanent que je portais ne variait pas, j’avais beau tenter d’y échapper sa résistance m’épuisait. J’avais cependant laissé la porte ouverte à de nouvelles sensations. C’était arrivé sans que je le prémédite. Il était tard, un soir. Adèle était là avec son visage levé vers moi, dans une attente timide et touchante et j’avais effleuré ses lèvres sans trop savoir si j’avais envie de poursuivre sur cette voie, si ce baiser léger représentait quelque chose. C’était doux, un peu machinal. Aisé. Le sourire confiant qu’elle m’adressa fit battre mon cœur plus vite. Elle paraissait tout à la fois fragile et forte. Une sorte d’ambivalence séduisante qui m’enhardit. Avide de caresses, elle me disait au creux de l’oreille combien elle aimait mes mains et ma bouche sur elle. Elle me disait aussi qu’elle m’aimait. Ça résonnait de façon bizarre en moi, me rendait maladroit et un peu défensif et lorsqu’elle désira faire l’amour, je me trouvai comme un con à ne pas savoir comment réagir en présence de la charge émotionnelle qui suintait d’elle. Je l’ai jamais fait, lui dis-je ce jour-là sans la regarder. Ce n’était pas facile à avouer, encore moins de s’y risquer. Mais elle était là avec sa confiance délicate et tout son amour et malgré ma maladresse, ma crainte de lui faire mal, la rapidité avec laquelle je jouis, je découvris qu’on avait bien assez de tendresse l’un envers l’autre pour le vivre comme un passage vers des félicités prochaines.

Dans la chaleur des après-midi et dans la pénombre de la chambre, nos corps s’exploraient. L’attraction était ample, généreuse, sans pudeur. La liberté qu’on s’autorisait me faisait un bien fou. Sa voix me portait. Oui, sa voix m’envoûtait. Singulière, à la chaleur inattendue pour une fille si menue, elle s’ourlait de sonorités basses qu’elle modulait avec sensualité. Une sirène dans mon lit que je désirais souvent et elle répondait sans hésitation à mon envie d’elle. Le plaisir était agréable avec des pointes délicieuses. Elle me disait je t’aime et je l’embrassais en retour.

Acheter le livre :

Livre papier disponible ici : http://bit.ly/2h7vwv1 
Livre numérique disponible ici : http://bit.ly/2yxqd34