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Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Eaux troubles, d’Antonin Vabre et Pierre Peter

Résumé

La Manche représente le dernier obstacle pour les migrants en partance pour l’Angleterre.

C’est à Cherbourg, loin de la trop médiatique jungle de Calais, que vont se rencontrer deux déracinés en quête d’une nouvelle vie.

Entre la traque permanente et les nombreux pièges dont sera pavé leur parcours, Stephen l’Ougandais et Ali le Tunisien devront, par la force des choses, apprendre à coopérer et se faire confiance pour atteindre leur objectif commun.

En attendant de rejoindre leur Eldorado, les compagnons d’infortune se créent un nouveau quotidien, sans cesse chamboulé. La violence omniprésente, réelle et symbolique, les rapproche. Ils comptent également sur certaines âmes bienveillantes pour s’en sortir. Malgré l’évolution de leur projet et le sombre passé qui les consume à petit feu, réussiront-ils à braver l’un des passages maritimes les plus dangereux au monde ?

Ce roman sensible et intelligent offre un nouveau regard sur la crise des migrants.

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A propos des auteurs

Né à Niort, Antonin Vabre a grandi à Cherbourg jusqu’à ses 18 ans. Journaliste de formation et après de nombreux voyages (notamment au Brésil ou encore en Nouvelle-Zélande), il travaille aujourd’hui pour Canal+ Afrique. Il a précédemment contribué à l’écriture de Incorrigiblement communiste d’Henri Malberg (éditions de l’Atelier, 2014) avec Céline Landreau. Il a ensuite écrit Mineur de fond à Carmaux, la vie de Fernand Frayssinet (Empreinte, 2015). Enfin, il a co-écrit avec Romain Lescurieux Underdog (Salto, 2018).

Pierre Peter est né à Cherbourg où il passe son enfance et son adolescence, avant de poursuivre ses études à Caen en Histoire. Après un Master 1 dans cette discipline, il devient en 2008 professeur de Lettres-Histoire en Lycée Professionnel. Suite à une première expérience enrichissante à Mantes-la-Jolie, en région parisienne, il revient sur ses terres d’origine en 2014, où il peut conjuguer sa passion de l’enseignement avec celle de la mer. C’est au lycée, en cours d’italien puis en hypokhâgne que les deux auteurs feront connaissance.

Presque vingt ans après, toujours amis, ils se lancent dans un projet d’écriture à quatre mains, fondé sur leurs préoccupations essentielles. Un an et demi plus tard en sortira Eaux troubles.

Extrait du livre

Il était doué, mû par sa peur et sa jeunesse, tantôt se glissant sous un bateau au sec, tantôt se suspendant à des câbles métalliques afin de passer un obstacle. Toutefois, son agilité ne lui permettrait pas de franchir le barrage déployé sur la route. Il le savait et de manière prévisible bien qu’alambiquée, il se dirigea à l’opposé de celle-ci, vers la mer, contre laquelle il se trouva bientôt acculé. 

Toujours dans l’ombre, caché derrière des tas de cordages, il suivait au sol la progression des tenailles lumineuses qui se rapprochaient de lui, impitoyables. Il se recroquevilla sur lui-même, sous un amas hétéroclite de bouts, de filets de pêche, de casiers et se sentit pris au piège lorsqu’il entendit les pas lourds des policiers se rapprocher de lui, homard de luxe appâté par le leurre de la liberté. 

—  Sors de là  ! 

—  Sois pas con, on t’a vu. 

—  Tu vas pas rester là toute la nuit, et nous non plus ! 

—  Allez, vite  ! 

—  Ne nous oblige pas à venir te chercher, bordel, ça va énerver tout le monde ! 

—  Putain, fais chier  ! Y’a personne, t’es sûr d’avoir vu quelqu’un  ? 

—  Tu rigoles ou quoi ? Tu me prends pour un con  ? J’en suis certain ! Il a peut-être sauté à l’eau ? 

—  Sauter à l’eau pour éviter un contrôle d’identité  ? Un grand ado qu’aurait peur de se faire engueuler par ses parents à cause du tapage nocturne, mon cul oui ! 

— Je vais regarder quand même, on dirait qu’il y a une échelle… 

En se penchant, le policier crut apercevoir des mains sur un des barreaux rongés par la rouille, mais sa vision n’avait aucun sens car ces mains lui étaient apparues seules, détachées de tout corps, sortant de l’à-pic du quai. Il braqua bien vite sa lampe torche et ses soupçons s’évanouirent avec l’obscurité. Sachant déjà qu’il serait moqué par ses collègues en raison de sa possible erreur de jugement (il cachait de plus en plus mal sa myopie naissante), il garda pour lui son impression fugace et se contenta d’un rapport concis  : 

« Il n’y a pas de ronds dans l’eau, personne n’a sauté, il a dû filer. » 

Les commentaires de ses collègues lui confirmèrent qu’ils mettaient en doute l’existence même du fugitif. 

Ignorant s’il était encore recherché, il était en revanche certain de sa propre réalité tant les efforts qu’il fournissait pour se maintenir en équilibre sans laisser dépasser ses mains ni ses pieds au-delà de l’horizon noir du quai au-dessus de lui le faisaient souffrir. Les jambes repliées, les avant-bras plaqués aux montants de l’échelle, il se tenait à ces derniers, cassant ses poignets à angle droit. Il devait tenir. Tenir. C’était trop tard pour s’immerger, ce serait trop bruyant. 

Il bascula enfin en arrière et fut accueilli par des bras souples à la peau noire. L’un des bras passa instantanément de l’épaule à la bouche du fugitif, ce qui étouffa son cri. Il comprit bientôt qu’il ne s’agissait pas de policiers, qu’on ne lui voulait pas de mal. Son sauveteur le soutenait sur le fin matelas de son corps ; il le lâcha bientôt pour saisir une paire de rames : ils étaient dans une barque. 

À reculons, ils s’enfoncèrent davantage dans les profondeurs du quai, se retrouvant, comme l’homme l’imaginait, juste sous les policiers. Appuyé contre l’inconnu, il était en équilibre instable sur cette annexe légère. Il restait crispé par la douleur, la peur de se renverser, d’être pris, de se faire égorger par ce passeur venu d’un autre monde. L’attente fut longue. Le froid stagnait au ras de l’eau, le vent et la houle se conjuguaient en un son de déglutition angoissant. Ils passaient leur temps à se maintenir à flot tout en repoussant les piliers, les murs, l’extérieur, et bientôt le plafond. Tacitement, ils luttaient de manière coordonnée. 

Ainsi ils s’extirpèrent de leur refuge devenu piège. Au clignotement anxiogène des gyrophares se substituèrent bientôt les lueurs continues et rassurantes des feux vert et rouge indiquant aux gens de mer les limites du chenal ouvert sur le large. Sur cette piste ils avancèrent sans faire claquer les rames une seule fois sur l’eau, surprenant les noirs cormorans qui plongeaient à la dernière seconde à la recherche d’une obscurité plus profonde. 

Ils longèrent le quai, toujours vers le nord, passant entre les bateaux, soulevant les amarres, écartant les coques, les contournant parfois jusqu’à ce qu’enfin ils accostent au pied d’une autre échelle. Ils l’escaladèrent au prix de mille efforts. L’un grimpant tandis que l’autre maintenait l’équilibre de leur frêle embarcation, le premier aidant ensuite le second à atteindre la terre ferme. Ils parvinrent sur celle-ci sans se mouiller, sans se parler. 

Ils coururent ensuite de concert, courbés. Le passager du train, légèrement devant, atteint un muret d’environ un mètre trente. Il eut à peine le temps d’apercevoir la profonde fosse qu’il surplombait que déjà son « complice » sautait par-dessus à l’aveugle. D’instinct, il le rattrapa. Après quelques ajustements, chacun se tenait aux poignets de l’autre, funambules sans filets ni spectateurs. Les rôles étaient inversés. Suspendu dans le vide, à une dizaine de mètres du sol, le sauveteur dépendait à présent de celui qu’il avait recueilli. 

Ce dernier avait plaqué ses jambes puissantes contre le parapet, les genoux frottant sur le béton, assurant un contrepoids au reste de ce corps puissant qu’il tendait vers l’homme en détresse. Bien plus léger, celui-ci se laissa hisser par cette grue humaine et regagna la surface. Essoufflés, appuyés contre ce mur qui aurait pu tuer autant qu’il avait sauvé, ces deux inconnus contemplaient la masse noire reposant au fond de cette fosse qui avait failli être leur tombeau : il s’agissait d’un sous-marin exposé au sec dont ils ne s’expliquèrent pas la présence. Lorsque leurs regards se rencontrèrent, ils s’étaient déjà jaugés. Ils pouvaient se faire confiance… 

Au bout d’un laps de temps indéterminé, d’une mimique, celui qui connaissait le mieux la ville invita son alter ego à le suivre. Ils coururent à un rythme soutenu mais supportable vers l’est, longèrent bientôt les clôtures barbelées déjà rencontrées et, au terme d’un itinéraire complexe, escaladèrent des barrières, rampèrent sous d’autres, empruntèrent des tunnels dégagés au cœur de tas de palettes, de cageots. L’absence totale d’hésitation de son guide lui permit de comprendre qu’il savait parfaitement où se rendre. 

Deux silhouettes leur firent signe de s’arrêter, laissant avancer celui qu’ils connaissaient pour l’interroger à propos de l’imposant postulant. Ce dernier était maintenu à quelques pas et surveillé avec un mélange de crainte et de méfiance. Au terme de ces quelques échanges, le guide revint vers son protégéAu cœur de cette semi-obscurité, de faibles rayons de lumière filtraient çà et là. Sous le masque irréel de ces taches de rousseur protéiformes et mouvantes, ils se présentèrent l’un à l’autre. Le plus petit des deux articula « Stephen » en se désignant de la paume, avant de la diriger vers celui dont il venait de se porter garant. Lequel, hésitant, bredouilla en retour à mesure que son mensonge venait : 

—  À, A, Ali. 

—  Harry  ? 

—  Ali. Aaaaali, corrigea ce dernier avant de tendre sa propre main vers celle qui l’attendait, cette fois non par nécessité mais par plaisir. 

Le coin de Stephen était, sans doute comme tous les autres, d’un inconfort total, mais au moins préservait-il une certaine intimité. Ils y cohabitèrent ce soir-là, celui qui s’était présenté comme Ali ne cherchant pas à partager la paillasse et gardant ses distances, ce qui convenait parfaitement à Stephen. 

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Le petit coup de spleen d’iPagina’Son…

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

Le spleen…

Ce mal de vivre qui  hante une âme à fleur de peau et dévoile son vague à l’âme malgré le bleu de l’été,. Voici une ode au spleen qui nous permet de mieux apprécier la lumière…

Ce beau et ténébreux sonnet a été écrit par Lilas  et sélectionné par Amaranthe. Il est lu par Myriam.

 

SPLEEN 

– Lilas –

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Ô, jour tranquille et bleu…Le soleil est ardent

L’été répand ses ors et ses riches arômes

Sur la terre endormie où les rêves des hommes

Flottent encor’ dans l’air de ce matin brillant

Mon âme reste là, perdue, esprit errant

Lourd comme un ciel d’hiver, l’ennui frange mes paumes

Et l’abîme sans fond abrite des fantômes

Aux sinistres grelots promettant le tourment

Et les temps ne sont plus à la valse brûlante

Mais au mal d’exister dans un monde qui hante

A l’infini mon être affligé mais sans foi

L’angoisse du tombeau, mélancolie extrême

Déshabille mon front oint d’un triste saint-chrême

Un bel ange est passé, glaçant mon coeur d’effroi.

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source de l’image :

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Quand iPaginaSon s’habille des couleurs de l’enfance

affiche de Bluewriter
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iPaginaSon et son équipe se dévoilent ici

 

Cette semaine, ipaginaSon raconte l’enfant, quand les failles des adultes changent le rose en gris….

Voici « SALE EAU » de ToufouTouf une sélection de J.L Mercier, lu par Lisa

 

 

SALE EAU

(Like a rolling stone)

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

 

C’était un soir de fête, près de la rivière.

Des tables en bois, au milieu des arbres, avec pleins de gens autour et de la musique qui sortait d’un gros poste.

Il y avait mon papa qui rigolait, ma maman aussi.

Mon tonton, assis entrain de boire, avec ses grosses moustaches qui trempaient dans le verre. Ma tata, fine et petite comme une souris qui regardait tout le monde par en dessous.

Mon papi, qui dansait seul car son gros ventre l’empêchait de tenir quelqu’un dans ses bras. Ma mamie toute gaie qui tapait dans ses mains même quand il n’y avait plus de musique.

Il y avait mon grand frère qui faisait que regarder une fille blonde.

Et puis aussi des copains de travail de mon papa que je connaissais pas.

D’autres gens encore, qui parlaient entre eux. Tout le monde buvait du vin, de la bière, et du jus d’orange pour les enfants.

Et moi je courais partout avec un autre garçon de mon âge en imitant le cri de guerre des indiens.

Le soir était tombé. Mon grand-père aussi. Sur son gros ventre. Il a rebondit un peu puis il a appelé à l’aide pour qu’on le relève. Ils se sont mis à quatre pour le ramasser et le poser sur une chaise. Ma grand-mère a applaudi.

Des lampadaires s’étaient allumés. Des gens dansaient avec des verres et des bouteilles dans les mains. J’avais faim. Je suis allé voir mon papa qui passa une main dans mes cheveux et me poussa doucement vers ma maman qui me donna une cuisse de poulet et une caresse sur la joue.

Je mangeais en regardant autour de moi. Ça chantait, ça dansait, ça rigolait.

Je suis allé vers mon tonton et je lui ai chatouillé les moustaches avec la cuisse de poulet. Ça l’a fait beaucoup rire. Et il a profité de sa bouche grande ouverte pour y verser un grand verre de bière. Ma tata, qui le regardait, s’est retournée en se bouchant les oreilles. Le rot de mon tonton était tellement puissant que j’ai pensé au rugissement d’un lion dans la savane. Et ça a décoiffé complètement ma tata, ses cheveux de derrière étaient passés devant, je ne voyais même plus sa figure.

Mon frère faisait des bisous dans le cou de la fille blonde qui poussait des petits cris de tourterelle.

J’ai retrouvé mon copain et on a décidé de faire une partie de cache-cache. J’ai compté jusqu’à vingt derrière un arbre. Puis je suis parti à sa recherche. Mais je ne l’ai pas trouvé. Je suis arrivé au bord de la rivière. Ma maman m’avait dit de faire attention car c’est dangereux de s’approcher trop près du bord. L’eau coulait doucement au dessus des petits rochers, sans s’arrêter. La rivière chantait, on aurait dit une berceuse pour endormir les cailloux. J’ai fait encore un pas, tout près du bord. Je n’avais pas peur. Je me suis assis et j’ai admiré la lune qui naviguait sur l’eau. J’ai levé les yeux. Le ciel brillait avec toutes ses étoiles. J’ai pris une grande respiration, j’étais vraiment bien. J’aurai pu m’endormir.

Puis j’ai entendu des cris. Je me suis levé, très vite, et j’ai couru jusqu’à l’endroit de la fête.

Plus personne ne dansait. Le poste était tombé, il était cassé. Des gens s’attrapaient et se donnaient des coups de poings, des coups de pieds en hurlant des gros mots.

Mon papa se battait avec un autre homme. Ma maman pleurait.

Mon tonton était à quatre pattes et vomissait sur les chaussures de ma tata qui lui caressait la tête.

Mon papi était allongé dans l’herbe, les bras en croix et ma mamie assise sur lui, appuyait très fort avec ses mains sur son torse en criant son prénom.

Mon frère, lui, était allongé sur la fille blonde. Il lui tenait les poignets et voulait l’embrasser, mais elle ne voulait pas et elle bougeait dans tous les sens en hurlant.

J’ai eu peur. Alors je me suis enfui, jusqu’à la rivière. Je courais si vite que je n’ai pas pu m’arrêter à temps au bord, et j’ai glissé.

Je repose sur un lit de pierres

Tout au fond de la rivière

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Et lorsque face à l’indifférence des adultes, l’enfant choisit de se réfugier dans son monde, cela donne « SOLILOQUE » un texte de David Ajchenbaum, sélectionné par Néo et lu par Agathe.

 

SOLILOQUE

« Soliloque ? Soliloque, viens goûter, c’est l’heure.Ne me force pas à venir te chercher ».Elle n’écoute pas, Soliloque. Elle ne voulait plus entendre, alors elle a retiré ses oreilles, les a enterrées, profondément,loin, près des racines de l’arbre sur lequel elle est perchée elle regarde sa mère,qui lui paraît un peu plus intelligente maintenant qu’elle n’entend plus ses paroles. Elle descend de branches en branches, saute à terre, les pieds reposant à l’endroit précis où gisent ses oreilles.

« Tu as perdu tes choux-fleurs ? Tu es moins laide comme ça, tu as eu raison. Allez, rentre ma chérie, tu vas prendre froid ».

Soliloque aime sa mère, elle ne la quittera jamais, sauf peut-être si elle veut voir les autres mères. Voir toujours la même a un petit côté monotone qui la gêne. Il faut ici préciser que c’était déjà la deuxième mère que Soliloque expérimentait. La première avait fondu, Soliloque, qui n’aimait pas vivre avec une flaque, avait pris son père par le bras, elle était partie, et puis elle s’était assise par terre la main de son père dans la sienne, jusqu’à ce que la nouvelle candidate à la maternité les trouve et décide les adopter. Ce n’était pas une mère très maligne, mais elle suffisait. Soliloque avait alors deux ans.

Son père ne réagit pas aussi bien à la disparition des oreilles de sa fille. Elle ne lui avait jamais vraiment plu, alors vous pensez bien, maintenant qu’en plus elle était sourde? Il aurait fui depuis bien longtemps si Soliloque avait daigné lui rendre sa main. Il ne pouvait pas partir sans, il y était trop attaché, à cette main, il était né avec, c’est avec elle qu’il se caressa la première fois, qu’il caressa sa première femme, qu’il écrasa sa première mouche.

Pas question pour Soliloque de perdre son père. Il lui faut une cellule familiale complète pour devenir une femme accomplie, elle l’a lu, et celui-là lui convient parfaitement, pas besoin de se donner la peine d’en trouver un nouveau.

« Tu n’entends plus, tu n’entends plus, pas la peine de le répéter, je l’ai bien compris, je les ai bien vu, ces deux trous de chaque côté de ton crâne. C’est ton affaire. Tu l’as voulu, et bien vit avec, pour moi ça ne change rien, tu dois te débrouiller pour me comprendre. Je ne compte pas me répéter, encore moins apprendre à écrire pour te faire plaisir ».

Soliloque est fatiguée, elle va se coucher sur ce qui fut ses deux oreilles. L’absence troublante de sons la gêne d’abord, mais elle s’y habitue comme on s’habitue aux ténèbres. Elle fait sûrement pleins de rêves, elle sourit, elle est sourde, femme et épanouie, elle rêve sûrement qu’elle dort, la tête enfoncée dans l’oreiller. Sans crainte d’être entendu, son père rentre dans la chambre, approche doucement la main qui lui appartient encore de la tête de sa fille, la touche avec tendresse pour la mettre en confiance, desserre un à un les doigts qui retenaient sa main, reprend son bien.

Au matin, Soliloque sent l’absence. Elle court dans la cuisine, voit sa mère en flaque. Il est temps de partir.

Elle boit sa mère et sort.