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Chemins de plomb, par Fabien Chabosseau d’après la vie de Christian Grisoni

Résumé :

Christian Grisoni a été abandonné par sa mère à la naissance et n’a jamais connu son père. Arraché à sa famille d’accueil, il va se créer un nouvel univers avec Aïchou, son compagnon d’infortune : celui de la rue et du banditisme de Nice. De petits coups en escroqueries, ils gagneront la confiance d’un parrain de la mafia avec lequel ils vont s’allier et mener une guerre totale.

Ce roman rythmé de bout en bout va vous fasciner autant que vous émouvoir. Une fuite en avant dans le « milieu » des années soixante-dix qui pose une question lancinante : peut-on influer sur le destin et changer le cours de son histoire ?

Il était une fois une vie faite de plomb et de sang…

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Extrait

À l’école, beaucoup sortaient de l’Assistance publique, mais très peu partageaient la même vie que moi. Je déparais au milieu des autres. Ça venait des frusques, toujours les mêmes, à peine mettables, que je passais à longueur d’année. Surtout, je n’avais rien à raconter d’intéressant. Je ne comptais pas beaucoup de copains dans ces conditions, un seul en vérité, Aïchou Ben Amar. Les autres n’auraient rien pu comprendre de ma vie foireuse. 

Aïchou avait le même âge que moi et lui aussi en bavait dans sa famille d’accueil. On ne se voyait qu’à l’école, le reste du temps, nous le passions à travailler. Ce fut suffisant pour nous lier, à la vie, à la mort. 

Quelquefois, Aïchou arrivait avec le canard du jour qu’il avait volé. Nous lisions chaque page avec fascination. Il faut dire que les journaux de l’époque avaient de quoi se mettre sous la plume avec la guerre d’Algérie venant de se terminer après huit ans d’âpres combats. Les journaux parlaient aussi de pègre. Un caïd retrouvé trucidé dans sa voiture rutilante et ça faisait les gros titres. Les casses, les braquages, tout était relaté. De quoi passionner deux garçons qui n’avaient rien connu d’autre que les coups et la faim. 

À bien y songer, rien ne nous retenait chez les culs-terreux. On l’a décidé ainsi un matin. 

C’est Aïchou qui a parlé le premier de notre fuite : 

— Tu vois, on peut plus rester. La vie c’est ailleurs qu’elle est. 

Il tenait pour témoin un Nice-Matin. On y voyait un acteur américain sortant de sa voiture devant l’hôtel Negresco face à la promenade des Anglais. Aujourd’hui, je ne sais plus le nom de ce gars, mais je me souviens parfaitement de sa voiture, une Ford Fairlane, une vraie beauté. 

Aïchou était survolté. Il m’agitait le journal sous le nez. 

— Regarde ! Y a pas de raisons que tout soit pour les autres, on y a droit nous aussi ! 

J’ai rassuré Aïchou, lui répondant que la belle vie nous irait bien, qu’on partirait bientôt chercher notre dû. On s’est vivement tapé dans la main pour sceller notre pacte. 

Aïchou avait mûri le projet bien avant moi : 

— Il faut réunir des habits, de la bouffe. On planquera tout jusqu’au départ. Le mieux pour filer, c’est juin avec les premières chaleurs. On ne tiendrait pas sinon dans le froid. 

C’est vrai que jusqu’en juin les journées étaient encore fraîches. Surtout, ça nous laissait deux mois pour réunir le baluchon. Je ne pouvais pas tout voler d’un coup, le père Michel avait les yeux partout, il aurait vite vu que je l’avais délesté. Nous avons donc replongé dans notre misère jusqu’aux beaux jours… 

 

Quelquefois, je piquais des conserves que je cachais dans ma valise noire, derrière un vieil établi de la grange. Je faisais de même pour les habits qu’on allait prendre sur les fils à linge des voisins les plus éloignés. Personne ne s’est aperçu de rien. Depuis le temps que j’étais chez les Michel, ils n’avaient jamais dû penser que je leur filerais un jour entre les pattes. Ils me croyaient bien trop soumis. Avec les années, ils s’étaient habitués à moi comme à un chien transi de fidélité… 

 

Alors, le mois de juin est venu en même temps que les premières chaleurs. Un matin, Aïchou s’est pointé à l’école en souriant. Discrètement, il a sorti un rouleau de billets de sa poche. 

— Je les ai pris au vieux. Il verra rien. Il est tout le temps saoul. Ça fait longtemps qu’il compte plus son fric. 

Depuis deux mois, nous n’étions plus tracassés que par notre fuite. Souvent, on se montrait l’un et l’autre ce que l’on avait volé. Ça ne tenait pas à grand-chose en général, de la nourriture, des vêtements. Mais là, Aïchou avait frappé fort. Du pognon, c’était inespéré. 

Aïchou s’est inquiété : 

— Tu crois que tu pourrais faire pareil ? On serait vraiment à l’aise avec un peu plus. 

À l’aise, je désirais vraiment qu’on le soit. Nous en avions assez bavé. Je ne voulais plus que l’on manque de rien, jamais. 

— Oui, j’aurai le fric. Mais il faudra qu’on parte aussitôt après. Le père Michel les compte chaque soir, lui, ses maudits billets. 

Aïchou a réfléchi : 

— Demain, c’est le certificat d’études. Tout le monde doit se rendre sur la place du village à huit heures pour l’autocar. On peut se rejoindre à l’école pour huit heures et quart, elle sera fermée, il n’y aura personne. On partira d’ici. 

Après l’école, on s’est quittés comme d’habitude. Chacun est retourné dans son lot quotidien… 

 

De retour à la ferme, je suis allé faire mes corvées, les toutes dernières. J’ai fait mes adieux aux vaches, les remerciant une par une pour le lait qu’elles m’avaient souvent donné. J’avais un peu de peine de les lâcher. Je les aimais bien ces bonnes grosses. J’ai fait de même avec les chevaux et les cochons. Ils étaient énervés ce soir-là, sentaient mon départ. C’est malin une bête, plus qu’un homme. 

Je suis allé souper après. Les Michel en étaient au dessert. Ils ne m’attendaient jamais pour les repas. Je me suis assis dans mon coin et je les ai regardés, le vieux, la mégère, le demeuré, les deux petites garces. Je voulais figer l’instant pour ne jamais les oublier. Le fermier est allé chercher l’argent qu’il plaçait dans la desserte, près de l’escalier, dans une boîte en fer. Il est revenu s’asseoir pour compter les billets. J’observais le manège du coin de l’œil. Le compte terminé, il a replacé la boîte dans le meuble et il est monté se coucher. Tout le monde a suivi derrière. Il ne fallait jamais traîner avec lui. 

J’ai mal dormi cette nuit-là, comme sept ans auparavant lorsque j’étais arrivé à la ferme. Entre-temps, il n’y avait rien eu. La boucle était bouclée comme on dit, je n’avais plus qu’à partir… 

 

J’étais réveillé depuis longtemps quand cinq heures ont retenti depuis la basse-cour. Pendant toutes ces années, je n’ai jamais pu me faire au cri strident du coq. Cent fois j’ai convoité de le crever. Je me suis habillé et je suis descendu. Le père Michel était devant son bol de café. Il n’a même pas vu que j’étais dans la pièce. Le jour commençait juste à se lever. 

Une fois dans l’étable, j’ai pris le râteau et fait mine de remuer le foin dans les boxes, attendant que tout le monde soit prêt à partir. C’était un événement le certificat d’études. Les Michel n’allaient pas manquer cela, amener leur abruti de fils jusqu’à l’autocar. 

Je devais passer l’examen moi aussi. À sept heures et demie, on n’espérait plus que moi. 

Le vieux enrageait : 

— Christian, ramène-toi bordel ! Tu vas nous foutre en retard ! 

J’avais tout prévu : 

— J’ai pas terminé ! Partez devant ! Je vous rejoins ! 

Le fermier a hésité avant de mener sa marmaille sur la petite route. Je les épiais depuis l’étable, trouvant qu’ils allaient lentement. Quand même, ils ont fini par disparaître plus bas dans le virage. 

J’ai pris ma valise et couru jusqu’à la maison, m’occupant de la boîte à fric. Elle était pleine de billets soyeux et pliés. J’ai tout mis dans mes poches. Comme prévu, j’ai détalé en direction de l’école. Aïchou m’attendait devant le portail. On s’est pris dans les bras et on a ri. Aucun de nous n’a parlé. Il n’y avait rien à dire. Les mots, c’est bon pour faire des bouquins… 

© iPagination, 2020 

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Les corps étrangers, de Vincent Delareux

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Résumé : 

À dix-huit ans, Louis n’a encore jamais aimé. C’est en se rendant sur un forum qu’il rencontre Julien et doit se rendre à l’évidence : il est homosexuel. Les questions se bousculent et sa vie bascule : comment l’accepter et l’annoncer à ses parents ? Comment réagir face au rejet ?

De son côté, Julien va faire lui aussi l’expérience du bannissement. Contraint de quitter le domicile parental, il va frôler le danger… et côtoyer la mort.

Dans la tourmente d’une course contre la montre, ces deux histoires parallèles abordent sans détour les questions d’identité, de norme, mais aussi d’errance pouvant aller jusqu’à la prostitution et la séquestration.

Avec « Les Corps étrangers », Vincent Delareux signe un roman coup de poing qui ne laissera personne indifférent. C’est plus qu’un livre sensible et digne : il s’agit d’une ode intelligente à la tolérance.

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Court extrait

« Les clés crissent contre la porte d’entrée. Un moment passe avant qu’elles ne trouvent le trou de la serrure.

Le père de Julien entre, ôte son pardessus et marche jusqu’au salon. Sa démarche est si naturelle qu’un étranger le croirait sobre. Julien, à l’inverse, connaît suffisamment son père pour savoir que ce dernier est éméché. Le jeune homme est assis sur le canapé. Son géniteur le dévisage.

— T’es déjà revenu de la fac, toi ?

— Il est 21 heures, Papa.

— Il fait jour, pourtant.

— On est en mai.

— Ouais. Je sais. On est même le 13 mai. J’ai raison ?

— Oui.

— Le vendredi 13…

Le quinquagénaire se fige, réfléchit un instant puis fait quelques pas jusqu’à la cuisine américaine. Il attrape une bouteille de vodka dans le réfrigérateur et s’en verse un verre généreux qu’il avale en deux gorgées, comme s’il s’agissait d’eau plate.

— T’as une tête de déterré, mon fils. C’est à cause du vendredi 13, je parie. Il t’est arrivé un malheur, hein !

— Non.

— C’est ta copine, elle t’a largué pour un autre gars. Elles sont toutes comme ça… Comme ta mère… (Il se ressert un verre.) De vraies connasses. Toutes.

— T’es à côté de la plaque, Papa.

— Ouais, t’as raison. Je connais rien de ta vie. T’as même pas de copine, je suis sûr, hein ?

— Quelle importance ?

— Te fatigue pas. On va dire que t’as pas encore l’âge.

Il s’esclaffe en reprenant une gorgée de sa boisson translucide. Quelques minutes s’écoulent avant que l’alcool ne se retrouve dans ses veines. Dès lors, ses effets commencent à se faire ressentir. Après toutes ces années, l’ivresse est toujours la même. Bien sûr, elle se fait de plus en plus désirer : au fil du temps, l’organisme du père s’est accoutumé à sa présence. Lorsqu’un verre n’a plus suffi, il a fallu doubler la dose, puis la tripler et ainsi de suite, pour arriver au même résultat : une euphorie tentatrice et aliénante.

L’homme s’assoit à côté de son fils. Il se penche légèrement en avant, pose ses coudes sur ses genoux et joint ses mains pour donner à la scène une touche de solennité – ou tout simplement pour se stabiliser –, puis il reprend :

— Quand est-ce que tu vas finir par en ramener une ? Tu vas rester seul toute ta vie ? Je t’ai pas raté à ce point, quand même !

Julien fixe le mur d’en face. Les mouvements nerveux de sa bouche trahissent sa difficulté à demeurer stoïque sous le regard insistant de son père qu’il devine posé sur lui. Son cœur s’emballe. Soudainement, sa gorge se serre et il sent quelques larmes s’agglutiner dangereusement au bord de ses paupières. Il suffirait d’un battement de cils pour qu’elles se mettent à dévaler ses joues. Dans une tentative de les contenir, Julien écarquille les yeux et les garde grands ouverts pendant de longues secondes. Il les force ainsi à regagner leur place, dans un coin reculé de son cœur. Une fois ces larmes réprimées avec succès, un élan soudain envahit le jeune homme qui, sans réfléchir, se lance :

— Tu te souviens de la question que j’avais posée à Maman quand j’avais six ans ?

Manifestement, son père ne saisit pas la référence. Il continue à fixer Julien sans piper mot. Son regard se fait de plus en plus évasif. Julien le rappelle à l’ordre au bout de quelques secondes de silence. Il répète sa question qui, une fois de plus, sème la confusion dans l’esprit enivré du géniteur.

— Tu t’en souviens forcément. Je vous avais demandé si je pouvais me comporter de la même façon avec tout le monde, à l’école. Avec les garçons comme avec les filles, je veux dire. Vous m’aviez fait la morale.

Julien tourne la tête pour la première fois depuis le début de l’échange et constate le scepticisme de son père. Il tente de décrypter son regard afin de deviner ses pensées, mais sans succès, car fatalement, l’esprit d’autrui est impénétrable. (D’aucuns paieraient cher pour connaître les états d’âme qui se cachent sous le sourire de Mona Lisa ou derrière l’expression effroyable du crieur de Munch. Mais ces pensées, comme tant d’autres, demeureront à jamais dissimulées sous le masque étanche que constitue le visage humain.)

En cette soirée du 13 mai, c’est un regard vitreux qui imperméabilise les réflexions d’un père confus, presque absent. Ou peut-être n’y a-t-il tout simplement rien au fond de ses yeux. L’air hagard qu’il affiche semble demander à Julien un développement.

Puis, d’un coup, la bête sort de sa torpeur. L’esprit du géniteur se remet en marche. Il commence à comprendre. Le sang afflue de nouveau vers son cerveau qui s’emballe. Ses pupilles, si paresseuses une seconde plus tôt, s’animent subitement. Le quinquagénaire parcourt la pièce des yeux comme pour s’assurer de la réalité de la scène. Est-il vraiment en train d’avoir cette discussion ? Ou bien est-ce une hallucination due à un verre de trop ?

Son regard s’arrête de nouveau sur son fils. Il pousse alors un rugissement glaçant puis, d’une voix tonitruante, lance :

— Ça rime à quoi, ces conneries ? Qu’est-ce que t’essayes de me dire ? Parle, bordel !

Julien retient son souffle tandis que celui de son père l’enveloppe de relents d’alcool. Ses paupières se baissent pendant une seconde ou une minute. Il expire longuement, puis jette trois syllabes qui, incontestablement, transforment son existence :

— Je suis gay. »

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« La Fontaine, notre contemporain » de Patryck Froissart

Démontrer la contemporanéité des douze fables les plus connues de La Fontaine est chose facile et souvent chose faite dans les multiples éditions partielles ou complètes, dans les exégèses, et dans les pages des manuels des lycéens consacrées à notre illustre fabuliste.


Reprendre une par une les 240 fables, les analyser, les classer par thèmes, et montrer que chacune d’elles, sans exception, est transposable dans notre époque et en illustre parfaitement les mœurs, les coutumes et les comportements les plus actuels, telle est la tâche à laquelle s’est attelé Patryck Froissart, par ailleurs romancier, nouvelliste et poète.


Le résultat de ce travail complexe et pointilleux a pour objectif corollaire d’amener les lecteurs à découvrir les 220 fables qui sont moins, ou peu, ou pas du tout connues bien qu’étant, dans leur quasi-totalité, tout aussi savoureuses que celles qui nous sont familières.

Concernant l’auteur

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l’Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix et en 2017 le 3e Prix Wilfrid Lucas décerné par la Société des Poètes et Artistes de France pour son ouvrage Le feu d’Orphée.

Professeur de Lettres, rédacteur de chroniques pour le magazine La Cause Littéraire, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres), sociétaire de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), de la SAPF (Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie), de l’ADELF (Association Des Ecrivains de Langue Française), Patryck Froissart a été en 2017 membre du jury du Prix Jean Fanchette présidé par JMG Le Clézio.

extraits du livre

On vend de tout sur la toile, et dupeurs et dupés y foisonnent, au moins autant que les fous, comme sur les foires d’antan.  La distance entre dupeurs et dupés est un fil invisible dont la longueur dépend de la naïveté des seconds et de la force de persuasion des premiers. Quant au soufflet, bien que virtuel, il peut être fort douloureux.

Mais y vend-on de la sagesse ? J’ai interrogé Google. Je n’ai pas de réponse.

 

 

 

LE FOU QUI VEND LA SAGESSE

 

 

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n’est enseignement pareil

À celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours :

Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours

Quelque trait[1] aux fripons, aux sots, aux ridicules.

Un Fol allait criant par tous les carrefours

Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules

De courir à l’achat : chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Puis on avait pour son argent

Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses.

La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?

C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,

Ou de s’en aller, sans rien dire,

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose,

On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.

La raison est-elle garant

De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause

De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes[2] un jour alla trouver un sage,

Qui, sans hésiter davantage,

Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes[3] tout purs.

Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,

Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire

La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs

De quelque semblable caresse.

Vous n’êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse.

 

Notre propension commune à donner au moindre événement une importance démesurée avant d’être contraint à reconnaître la plupart du temps sa futilité s’est considérablement amplifiée avec le développement de l’information continue en direct dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux. La Fontaine y trouverait maints sujets de nouvelles fables.

 

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS

 

 

Le premier qui vit un chameau

S’enfuit à cet objet nouveau ;

Le second approcha ; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire.

L’accoutumance ainsi nous rend tout familier :

Ce qui nous paraissait terrible et singulier

S’apprivoise avec notre vue

Quand ce vient à la continue.[4]

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,

On avait mis des gens au guet,

Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s’empêcher de dire

Que c’était un puissant navire.

Quelques moments après, l’objet devint brûlot,[5]

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l’onde.

 

J’en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendrait bien:

De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.



[1] satire

[2] un de ceux ayant été dupés par le fou

[3] symboles

[4] quand on le voit de façon continue

[5] bateau incendiaire

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Bleu iceberg, de Baltazar Garcìa

La fonte des pôles et des glaciers s’accélère tandis que le réchauffement climatique semble irréversible. C’est alors que nous assistons à la dérive d’un iceberg dont les jours sont comptés et qui témoigne de sa condition, questionne et interpelle le lecteur sur sa situation aussi improbable que grotesque.


Aux premières loges du drame qui se joue, des scientifiques finissent par perdre leurs repères logiques. Il leur manquera toujours le saut de compréhension que seul le commandant du bateau d’observation osera, en se lançant à la suite du mystérieux voyageur dans les eaux profondes de la dorsale atlantique.


Ce roman de Baltazar Garcìa est un voyage marquant dans nos consciences volatiles qui n’ont peut-être pas toujours eu les mots justes pour empêcher de commettre l’irréparable.

Concernant l’auteur

Baltazar Garcìa, né en Espagne, a fait ses études à Paris (IDHEC et Langues’O, 1962-1967). 

Après une tentative de journalisme (avec un séjour au Vietnam en 1967) et deux ans au Tchad (coopération), il intègre l’ORTF comme assistant de réalisation.

Il quitte l’Office en 1974 et s’installe en forêt, dans un petit village du Massif des Maures, où il habite depuis.

Dès 1970, il publie aux Lettres Françaises, à Action Poétique et plus récemment, à d’autres revues de poésie. 

De 1972 à 2019, il publie douze recueils.

Bleu iceberg (2017-2019) est son premier roman.

3 courts extraits du livre

Pourtant, voyez ce qui nous arrive, nous les icebergs que personne ne protège, dont personne n’a fait son habitat, dont personne ne partage le destin. Les glaciers nous jettent à la mer, l’eau salée nous dissout, et seuls, nous disparaissons dans des eaux étrangères; seuls. 

Si personne ne pleure notre lente disparition sur les courants de la mer, le sort qui attend les forêts sans hommes, abandonnées elles aussi dans leur solitude, sera le même. Sans défense, sans la protection quotidienne de la présence humaine, elles disparaîtront, comme nous. 

***** 

L’observateur a baissé la tête pour régler son appareil photo, et quand il a cherché du regard le point ultime du voyage, pour le cadrer dans l’objectif, le sauver du désastre, il n’y avait plus rien. 

Il a pris une photo de ce rien, par dépit ; et il pensait involontairement au désordre, à la houle sans fin, à la sienne propre. Et il a doublé la photo sur la houle et quelques bulles. 

Il s’en veut. Avoir détourné la tête à l’instant précis de la fonte du dernier cristal, juste à ce moment ! Au GPS, il enregistre le point précis, à quelques mètres près, où l’iceberg au bout de son long voyage est venu mêler sa dernière eau douce au sel de l’océan ; dont imperceptiblement, la disparition de toute glace a changé sa nature, ne serait-ce que d’un infinitésimal degré de salinité. 

Mais quoi ! C’est tout ? C’est vraiment tout ? 

On nous a bien cornaqués, au centre : ne rien dire qui puisse intriguer, soulever questions et débats. Mais je dois être certain, même si je n’en dis jamais rien, même si je ne le suis jamais, certain, si je ne pourrai jamais l’être. 

Je me penche une dernière fois au-dessus de la houle, cherchant une trace dans l’eau profonde, mais je ne vois que l’épaisseur opaque de l’océan, sans la moindre lueur bleue, et je regarde de toutes mes forces, au-dessus de la houle, sans la moindre lueur, et… 

***** 

— Si vous m’entendez, tous, si le Clerc ne vous cache rien, si vous pouvez me comprendre, écoutez ceci : si on vous découvre, que croyez-vous ? Qu’on va vous admirer ? Vous féliciter ? Il suffira que certains pensent pouvoir vous soumettre, vous dominer, et vous tenir tous dans leurs mains. Ils monteront la planète contre vous. Déplacer les consciences ! Les déposer dans des corps, les intervertir…, les enjeux sont énormes, ne le voyez-vous pas ? 

Mais ce que vous connaissez sous la forme d’une survie inespérée, au prix de l’accident d’une perte humaine ne sera que rapt et viol. On vous volera ce qui vous reste, la petite lumière qui demeure, comme dit votre Hôte, quand tout le reste est perdu. Vous aurez après vous les militaires, leurs armées et leurs stratégies de destruction, les politiques ne feront de vous qu’une bouchée, les financiers vous exploiteront, les croyants de tous bords vous manipuleront. L’emprise sur les consciences est une obsession des gens de pouvoir. Et ces gens n’auront de cesse que de vous pourchasser, de voler vos secrets, de renforcer leur pouvoir et d’en raffermir les outils. Disposer des consciences, les échanger, les implanter d’un humain à l’autre… 

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Manières d’être, de Jean-christophe Torres

Manières d’être de Jean-christophe TORRES

Alors que les sociétés modernes, avec la révolution de l’Internet et des réseaux sociaux, semblent avoir basculé dans l’image et le paraître, les uns et les autres questionnent le sens et les limites de ce comportement où chacun souhaite être vu et reconnu. Si c’est une manière bien contemporaine d’exister, qu’en est-il du soi, de ce que nous sommes intimement  ? 

Au-delà des simples convenances, des apparences que nos manières font advenir et en lesquelles on les réduit trop hâtivement, elles invitent potentiellement à estimer notre condition et la réalité de notre hypothétique identité personnelle. Les manières d’être affirment un positionnement global et fondamental de l’homme dans le monde – et non simplement intégré dans la seule société de ses semblables. 

Concernant l’auteur

Jean-Christophe Torres, agrégé de philosophie, est l’auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie politique et de l’éducation. Il propose avec Manière d’être une réflexion profonde et fondamentale, résolument passionnée, sur soi, pour devenir et être, durablement.

Extrait du livre

La peau de l’esprit  : Chacun est attaché à son exigence de maîtrise. L’angoisse d’être dépassé par les événements, d’être débordé par ses propres émotions, de ne pas parvenir à surmonter les adversités du moment sont autant de manifestations d’une psychologie communément partagée. Cette sourde inquiétude est alors comme la peau de l’esprit. Elle forme en chacune de nos consciences agissantes une sorte d’épiderme protecteur, une barrière d’anticorps entre nous-mêmes et les autres. Elle est posée là, à la surface de nos désirs, atone et invisible. Le puissant instinct de domination la gouverne  : tantôt pour l’étirer et nous envelopper totalement en elle, tantôt pour la concentrer en un point et l’épaissir opportunément. Cette élasticité est notre force, notre capacité souveraine d’adaptation et la cause gouvernante de notre existence sociale. Tous ceux qui en sont dépourvus, les timides, les introvertis, les « mal dans leur peau » sont alors comme des cadavres écorchés : livrés aux miasmes et aux mauvais vents des relations humaines.

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