Tous les articles par Malayalam

Malayalam, balades prodigues en poémie pour l'ipaginablog. Lectrice et auteure sur ipagination.

Louise Labé, femme moderne, poétesse passionnée.

Marcher à reculons dans l’histoire jusqu’à rencontrer une poétesse redécouverte au 19ème siècle et qui depuis ne cesse de susciter intérêt et admiration pour une écriture d’une liberté et d’une modernité qui n’avait pas d’équivalent chez une femme jusqu’à ce qu’elle, la belle Cordière, prenne la plume et publie grâce à un privilège royal en…1555!…
En guise d’exemple, voici un extrait de la ‘Préface dédicatoire’ de l’œuvre de Louise Labé adressée à ‘Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnaise’. Vous trouverez le texte complet dans sa version en français moderne ici. On comprend d’emblée pourquoi la belle Louise est considérée comme la première auteure d’un discours féministe !

Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui [en] ont la commodité, doivent employer cette honnête liberté, que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre, et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvaient venir : et si quelqu’une parvient en tel degré, que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits, lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres, que par usage…..
De Lyon, ce 24 juillet 1555.
Votre humble amie, Louise Labé

Dans une société qui tenait la majorité des femmes loin du savoir, y compris celui de l’écriture, un tel texte, écrit par l’une d’entre elles, montrant à l’évidence le désir d’un partage égalitaire des connaissances et de la créativité intellectuelle entre les sexes tient du miracle, même en pleine Renaissance !

louise1Portrait de Louyse Labé

Ce portrait de Louyse Labé, souriante, jeune, belle et gracieuse est un portrait du XIXe siècle de Henri-Joseph Trébuchet d’après une oeuvre du graveur Pierre Woeiriot réalisée vers 1571. L’original est précieusement conservé à la Bibliothèque Nationale de France.

Née à Lyon en 1526, Louyse est fille puis épouse de riches cordiers. Lyon est en ce temps la capitale intellectuelle du royaume et le milieu social auquel la future poétesse appartient encourage l’éducation des filles aux belles lettres, marque d’un statut social élevé. Elle connaîtra le latin, l’italien, l’espagnol, pratiquera la musique et l’équitation qu’elle adore. Elle appartiendra au cercle de la grande poésie lyonnaise, notamment en compagnie de Maurice Scève et de Pernette du Guillet. Son inspiration sera influencée par la poésie de Pétrarque et par un courant néo-platonicien très présent dans leur cénacle.

Louise_Labé_page_titre_1556

Son œuvre connue (dont vous pouvez voir la page titre de la première publication ci-dessus) se résume à un très mince volume contenant une introduction de textes en prose contenant le Débat d’amour et de folie et trois élégies, suivie de vingt-quatre sonnets en décasyllabes exprimant les feux de la passion amoureuse et ses tourments.
C’est ce très mince volume qui traversera les siècles pour ravir nos yeux et nos oreilles encore aujourd’hui et qui suscitera recherches et polémiques sur l’œuvre et son auteure dans les cercles universitaires jusqu’à nos jours. Louyse y aborde des thèmes qui irriguent toujours les cœurs et la créativité de ceux et de  celles qui la lisent, la chantent, mettent son œuvre en spectacle, continuent à la faire vivre et à l’aimer près de cinq siècles après sa disparition en avril 1566!

Le plus connu de ses sonnets est le sonnet XVIII dont vous trouverez la version complète sous le lien. En voici les deux premiers quatrains que vous connaissez sans doute… Loin de toute hypocrisie de langage, la poétesse y honore le désir, les plaisirs que procurent les jeux de l’amour et les sentiments qui les accompagnent…

xviii Txte de Louise LabéFac simile du texte Baise

Baise m’encor, rebaise moy et baise :
Donne m’en un de tes plus savoureus,
Donne m’en un de tes plus amoureus :
Je t’en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu ? ça que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l’un de I’autre à notre aise.

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous la version du sonnet mis en musique et chanté par une jeune américaine Nataly Dawn, qui a appris le poème dans le cadre de son cursus. Nataly nous montre avec beaucoup de sensibilité à quel point la poésie de Louise Labé continue à vivre à travers le monde !

 

 

Cet autre sonnet, le sonnet VIII (version complète sous le lien ) est lui aussi resté très célèbre. Il met en évidence, avec adresse et belle écriture, les réactions extrêmes du corps et de l’esprit sous l’emprise de la passion amoureuse éprouvée par la belle Cordière.

Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J’ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ay grans ennuis entremeslez de joye :

Tout à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.

En voici la version complète récitée par Cécile Bélluard

Celle qui écrit le risque encouru par qui se laisse emporter par la passion dans l’Elégie III du Débat de Folie et d’Amour, allant jusqu’à blamer l’Amour d’être la cause des imperfections humaines

Onques ne fut mon oeil marri de voir
Chez mon voisin mieus que chez moy pleuvoir.
Onq ne mis noise ou discord entre amis
A faire gain jamais ne me soumis.
Mentir, tromper, et abuser autrui,
Tant n’a desplu, que mesdire de lui.
Mais si en moy rien y ha d’imparfait,
Qu’on blame Amour : c’est lui seul qui l’a fait.

mettait aussi en lumière dans le sonnet VII son souhait de plus d’unité interne entre les élans du corps et ceux de l’âme et son attente de plus de sérénité dans le lien amoureux …

On voit mourir toute chose animee,
Lors que du corps l’ame sutile part :
Je suis le corps, toy la meilleure part :
Ou es tu donq, ô ame bien aymee ?

Ne me laissez par si long tems pamee,
Pour me sauver apres viendrois trop tard.
Las, ne mets point ton corps en ce hazart :
Rens lui sa part et moitié estimee.

L’université Lumière Lyon 2 lui rend hommage nommant ‘Louise Labé’  son centre pour l’égalité des chances dont la mission est de s’assurer de l’égalité des hommes et des femmes et de continuer les recherches sur les genres… Celle qui a inauguré une parole féministe, revendiquant le droit à la liberté de pensée, de parole, d’écriture et d’éducation pour elle-même et les femmes, ses sœurs, celle dont le recueil de textes en prose et les sonnets ardents ont été épargnés par l’oubli, préside ainsi à la réalisation de ses vœux.

Toute l’œuvre de Louyse Labé se trouve sous le lien menant à un site très intéressant (dont la version des sonnets en français moderne) réalisé par des étudiants de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres lors d’un stage à l’Académie de Lyon.

Sous ce lien, un calendrier replaçant la vie de Louyse Labé dans le contexte et l’histoire de son siècle…

Mes pas dans les siens : Guillaume Apollinaire à Stavelot.

 

L'Abbaye de Stavelot, à l'avant les fouilles de l'ancienne église.
L’Abbaye de Stavelot, à l’avant les fouilles de l’ancienne église.

Prologue.

Le 31 août 1880, à Rome, une sage femme déclare un nouveau-né à l’état civil. Le nom de Guglielmo, Alberto Dulcini lui est donné provisoirement, la mère souhaitant garder l’anonymat.
Le 02 novembre 1880, Angelica de Kostrowitzki, reconnait cet enfant comme étant son fils. Elle l’appelle Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro, Apollinare de Kostrowitzki, né de père inconnu…

« Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis.»
« Cortège» G.A.

« Départ de Monaco, pas d’argent, halte en Belgique, pas d’argent. Départ à la cloche de bois par un temps de gel, la nuit, avec malle sur le dos, valise à la main à travers 7 kilomètres de forêt, odeur de champignons de Stavelot à Roanne-Coô, heureusement pas de rencontre. Deux heures dans le froid devant la gare de Roanne-Coô et départ pour Paris…»

C’est un tout jeune-homme de 19 ans qui vécut ce départ à la cloche de bois en octobre 1899 et qui le relate dans une lettre à son ami James Onimus datant de 1902. C’est tout ce qu’il dira concernant le sujet qui pourtant contenait son lot de cruelle réalité et de rebondissements judiciaires, comme en témoignent des articles de journaux et des documents d’enquête de l’époque, même si l’affaire se termina par un non-lieu.

Trois mois plus tôt, l’amant de leur mère, les faisant passer pour ses neveux, les déposait, lui et son frère Albert, à la pension Constant, dans la petite ville de Stavelot actuellement en Ardennes belges. Les deux garçons devaient y passer l’été pendant que leur fantasque mère et son amant tentaient (vainement d’ailleurs) de se refaire une santé financière à Spa, jolie et riche ville d’eaux offrant les plaisirs d’un casino, à quelques kilomètres de Stavelot.

En octobre, les deux garçons reçoivent de leur mère, rentrée à Paris sans eux, une lettre contenant l’argent pour leur retour en train vers la France, mais pas un sou pour payer les 600 francs facturés pour leur pension : elle ne sera jamais payée.

Les premiers vents d’automne se plaignaient
Et Croniamantal, très triste et très honteux,
Perdit à jamais l’envie de revoir sa jolie
Mariette pour ne garder d’elle que le souvenir
Guillaume Apollinaire

Guillaume quittera Stavelot comme il le raconte à James Onimus, sans saluer personne et sans en prévenir sa belle de l’époque, la honte et la tristesse au cœur, dans la nuit du 4 au 5 octobre 1899 après trois mois de séjour dans la cité.

 

IMG_1051IMG_1050

 

C’est dans «Le poète assassiné» qu’il situe la conception de son double mythique Croniamantal dans cette région de forêts et de landes. Les brumes des Ardennes confirmeront les thèmes d’inspiration qu’il affectionne : l’amour bien sûr, il y rencontre Maria Dubois, mais aussi la nature, les gens simples, le parler régional, les contes et légendes, les chansons et les danses, l’histoire et ses vestiges.

Je voudrais être dans les Fagnes…
Je serais heureux dans la bruyère et les airelles
Et plus heureux que Saint Remacle en sa châsse.
Guillaume Apollinaire

Stavelot, expérience de liberté sans regard maternel, servira de support à la recherche identitaire de Guillaume. La poésie, son destin, s’y affirmera de plus belle et c’est aussi dans ces années là qu’il choisira son identité de poète : Guillaume Apollinaire, constitué par deux de ses prénoms. Apollon, dieu du soleil et de la poésie! Il sait désormais ce qu’il veut de sa vie.

Maria Dubois lui inspirera plusieurs poèmes, dont certains gardés par la belle seront brûlés par sa sœur Irma qui en avait hérités à la mort de Mareï en 1919. Il en reste heureusement de jolies traces dans l’œuvre de Guillaume, notamment dans les poèmes Marie, Mareï, Mareye et Mariette.
Avec elle Guillaume découvrira les premières joies et les premières morsures de l’amour.

Mareye était très douce et étourdie
Moi, je l’aimais d’Amour m’aimait-elle qui sait ?
Je revois parfois à la lueur tremblante
Des lointains souvenirs cet Amour trépassé…
Dans « Le guetteur mélancolique », Mareye, Guillaume Apollinaire.

 

Stavelot, terre de légendes et de folklore, de moines et d’elfes. Antique capitale ardennaise fondée en 648 par Saint Remacle, en même temps que l’Abbaye. Stavelot, pétrie par la légende de son saint domestiquant le loup qui deviendra son emblème. Stavelot qui ne pouvait que plaire à Guillaume dans sa jeune liberté, lui qui avait un intérêt passionné pour la découverte des fantaisies et des richesses du passé, ses superstitions, ses maléfices et ses légendes. Bientôt à forces de balades et de questions, il en vint à connaître le patrimoine de Stavelot et de ses environs mieux que beaucoup de stavelotains.

IMG_1045

Ce sont évanouis les gnomes et les démons
Quand jadis en l’étable est venu Saint Remacle
Et les moines ont fait ce si triste miracle
La mort des enchanteurs et des gnomes des monts…
Dans ‘Le guetteur mélancolique’, Guillaume Apollinaire

Il n’y a plus de doute maintenant pour les connaisseurs de l’œuvre d’Apollinaire de l’importance qu’a eu son séjour à Stavelot sur la construction de son identité d’homme et de poète. Ses rencontres avec les paysans, simples, rudes de mœurs, riches de cœur, truculents, lui feront grande impression. On en retrouvera beaucoup de témoignages dans l’œuvre à venir. De ce qui s’inscrit dans le cœur de cet homme jeune à la mémoire fidèle jaillira la fécondité ! Celui qui deviendra l’ami de Picasso, de Cocteau, du douanier Rousseau, de Marie Laurencin et de tant d’autres, est prêt, à l’aube du siècle nouveau, à nourrir de son énergie sa vision du beau et du vrai.

Oh, l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire

IMG_1042

Les stavelotains conscients de l’importance qu’a eue la présence de Guillaume sur le rayonnement de leur cité lui consacre dès 1935 un mémorial et un monument symbolique. En 1954 Armand Huysmans et Camille Deleclos seront les fondateurs d’un musée Apollinaire unique au monde, ce musée se trouve actuellement dans l’Abbaye magnifiquement rénovée. L’association internationale des amis de Guillaume Apollinaire a été fondée à la même époque. Elle est toujours active aujourd’hui. Elle organise un colloque biennal sur l’œuvre d’Apollinaire. Un de ces colloques a lieu cette année, en septembre 2014. Des spécialistes venus du monde entier y évoqueront le théâtre de l’auteur. Dans les rues de Stavelot, plusieurs vitrines rappellent des vers d’Apollinaire, une balade lui est dédiée qui invite le promeneur à découvrir les parcours de Guillaume. La pension Constant existe toujours sous le nom d’hôtel ‘Ô mal-aimé’. La maison où vécut Marie Dubois est toujours visible elle aussi, à l’ombre de l’église Saint Sébastien.
Stavelot rend hommage à celui qui a écrit :

Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
Je vivais à l’époque où finissaient les rois

Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire.

 

Ecoutez la voix de Guillaume lire ‘Sous le pont Mirabeau’ …

 

Lire également :

Apollinaire à Stavelot. Article très documenté écrit par Camille Deleclos, cofondateur du musée Apollinaire et de l’association des amis d’Apollinaire, en 1980 dans Que Vlo-Ve ? du 25/07/1980.

La poésie à perte de vue, Passion Apollinaire de Laurence Campa et Michel Décaudin aux éditions Textuel.

Site à visiter : Association internationale des Amis de Guillaume Apollinaire,

 

 

Un pique-nique estival et ipaginatif ? La notice !

IMG_1311

Pour vos pique-niques d’été entre amis, je vous propose un mode d’emploi agréable, placé sous le signe du bio, des achats responsables, du partage de lectures sur des thèmes de nature, dans la  gaieté, avec le sourire…et pour pas cher puisque les dépenses seront divisées au prorata du nombre de convives !
IMG_1306
Pour démarrer le projet, il faut un jardin, une vingtaine de convives, 3 à 4 nappes si possible en tissu vichy, une pile de livres dont vous n’avez plus l’utilité et que les convives pourront emporter en partant, une ou deux tables et quelques chaises, un ou l’autre parasol pour se protéger du soleil !
IMG_1305
Pour la nourriture, tomates, concombres, carottes, poivrons rouges, fromage de chèvres frais, framboises et melons, pain de seigle. Vin blanc, vin rosé, eau pétillante et eau plate ! Vous aurez acquis le tout aux espaces bios de vos supermarchés où aux épiceries bios du coin où vous vivez.
Les assiettes pique-niques seront préparées avant l’arrivée des convives : fourrez simplement les sandwiches avec le fromage de chèvre, recouvert des légumes coupés fins, arrosé de sauce vinaigrette aux poivrons. Un délice ! Melon et framboises seront servis après les lectures.

IMG_1299

Dès maintenant identifiez quelques amis pour lire les textes que vous choisirez ensemble, où que chacun aura choisi. Les textes, d’une manière ou d’une autre, se doivent d’honorer la terre-mère. Vous pourrez également puiser dans ceux que je vous propose ! Chaque lecteur portera un signe de reconnaissance, à ‘mon’ pique-nique chacun portait un chapeau de paille!
Le jour J, vous étalerez les nappes sur votre pelouse en laissant un minimum d’espace entre chaque nappe. Les convives y seront installés en quatre groupes (ou trois ou six !). Les nappes maintenues au sol par les livres que vous avez rassemblés (voir plus haut !)
Et le moment venu, le pain distribué, le verre bien rempli, le premier lecteur pourra lire :
QUIZ_Gabrielle-Sidonie-Colette_3228

Colette

…A la première haleine de la forêt, mon coeur se gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille d’une triste allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum. Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se balance à peine, lourd, musqué… Une vague molle de parfum guide les pas vers la fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit, tremble et tombe, dissoute lentement en suave nourriture framboisée dans l’arôme se mêle à celui d’un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui d’une ronde de champignons blancs… Ils sont nés de cette nuit, et soulèvent de leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de brindilles…(extrait de La vrille de la vigne.)

Pendant que près de la nappe suivante, un deuxième lecteur entamera mezzo vocce :
Quand le dernier arbre
Aura été abattu
Quand la dernière rivière
Aura été empoisonnée
Quand le dernier poisson
Aura été pêché
Alors on saura que
L’argent ne se mange pas
Go Khia Yeh dit Geronimo

Tandis que le troisième entame la merveilleuse nouvelle de Jean Giono que vous pourrez écouter dans son intégralité ci dessous …Ou lire ici!

…Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.

Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.

Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant…

Et qu’à la quatrième nappe, retentit la voix du quatrième lecteur lisant le discours du chef Seattle, (même s’il a été revu et corrigé par l’écrit, il reste profondément émouvant) dont vous pourrez écouter la lecture ci-dessous où lire sa version écrite ici!

Discours prononcé par le grand chef Seattle devant l’Assemblée des tribus d’Amérique du Nord en 1854.

« Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir d’acheter notre terre.
Le Grand Chef nous a fait part de son amitié et de ses sentiments bienveillants. Il est très généreux, car nous savons bien qu’il n’a pas grand besoin de notre amitié en retour.
Cependant, nous allons considérer votre offre, car nous savons que si nous ne vendons pas, l’homme blanc va venir avec ses fusils et va prendre notre terre.
Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? Etrange idée pour nous !
Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l’air, ni du miroitement de l’eau, comment pouvez-vous nous l’acheter ?
Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l’homme rouge.
Les morts des hommes blancs, lorsqu’ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n’oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l’homme rouge; nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous.
Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l’homme lui-même, tous appartiennent à la même famille.
Ainsi, lorsqu’il nous demande d’acheter notre terre, le Grand Chef de Washington exige beaucoup de nous.
Le Grand Chef nous a assuré qu’il nous en réserverait un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et nos enfants, et qu’il serait notre père, et nous ses enfants.
Nous allons donc considérer votre offre d’acheter notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour nous, est sacrée.
L’eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n’est pas de l’eau seulement ; elle est le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu’elle est sacrée, et vous devrez l’enseigner à vos enfants, et leur apprendre que chaque reflet spectral de l’eau claire des lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père.
Les fleuves sont nos frères; ils étanchent notre soif. Les fleuves portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir que les fleuves sont nos frères et les vôtres, et l’enseigner à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner la bonté que vous auriez pour un frère. …

IMG_1310

Des écrivains qui ont peint la terre, des poètes qui l’ont chantée, vous en trouverez des dizaines y compris chez nos chers ipaginauteurs…Le plaisir de les chercher pour préparer ce pique-nique éthique et littéraire démultipliera votre plaisir ! Comptez une vingtaine de minutes de lecture maximum par lecteur. Quand l’un d’entre eux a fini la lecture de ses textes, une tournante s’opère… Ce qui, dans le cas exposé, revient à profiter d’une grande heure de partage de beauté !
Et après me direz-vous, mais après, chantez, échangez, amusez-vous et que les vacances vous soient jolies !
La concrétisation de ce pique-nique a eu lieu à Liège ce 22 juin, et si les textes que je vous ai proposé en lecture ne sont pas ceux que j’ai entendu (à l’exception du discours du chef Seatle), la partition  est bien le reflet de ce moment très sympathique organisé par les Parlantes et cetera.

Les photos sont miennes à l’exception  de la photo de Colette. Les photos avec personnages ne sont pas utilisables ailleurs que sur ce site. Les autres sont libres de droit.

Le bureau des mariages* et ses surprises littéraires !

IMG_1100

Lors de 7 rendez-vous intimes dans 7 villes de la Province de Liège, découvrez 7 extraits littéraires de 7 minutes, illustrant chacun une étape d’une histoire d’amour, des émois du début… aux effrois de la fin. (Les Parlantes et cetera..)

Une part du secret de l’efficacité du festival de lectures Les Parlantes qui se tient à Liège chaque année durant la semaine de la francophonie est de proposer également des évènements culturels originaux autour de la lecture durant toute l’année : il suscite l’évènement jusque dans les endroits les plus surprenants.
Quand j’ai lu la proposition de lectures sur le thème de l’amour dans le programme du festival Les Parlantes et cetera, j’ai de suite éprouvé le désir d’en être et d’en faire le sujet d’un article à partager avec vous aux beaux jours si le spectacle se révélait à la hauteur de son intitulé ! Le rendez-vous auquel j’ai choisi de participer se tenait au centre de Liège, dans un magasin de robes de mariée ! Lieu d’une grande poésie, romantique à souhait, vaporeux et satiné, douillet et accueillant, un de ces lieux qui invite à penser l’amour sous le plus heureux des auspices…
Quelques chaises disposées au fond du magasin, un divan recouvert de velours tendre pour la lectrice et en toile de fond mural la magie de longues robes moirées suspendues à de jolis cintres de bois blancs.
Une petite table sur laquelle se trouvaient les rafraîchissements et quelques délicieuses bouchées apéritives achevaient de nous mettre l’eau à la bouche et le sourire aux lèvres.

IMG_1126

IMG_1124 (2)

La lectrice s’assit, le silence se fit et d’emblée nous fûmes dans le sujet !

« La pièce montée arrive, sur un plateau immense porté par deux serveurs. Vincent voit osciller au rythme de leur marche cette tour de Babel en choux à la crème, surmontée du traditionnel couple de mariés. Il se dit : C’est moi, ce petit bonhomme, tout en haut. C’est moi. Il se demande qui a pu inventer un couple aussi ridicule. Cette pyramide grotesque ponctuée de petits grains de sucre argentés, de feuilles de pain azyme vert pistache et de roses en pâte d’amandes, cette monstruosité pâtissière sur son socle de nougatine. Et ce couple de mariés perché au sommet, qu’est-ce qu’il symbolise au juste ? (…)
-çà doit être le plus beau jour de notre vie. C’est comme un spectacle, tu comprends ? Une pièce de théâtre. Nous sommes les personnages principaux et les invités sont à la fois figurants et spectateurs ! »  (extrait de Une pièce montée de Blandine Le Callet)

506679_487133394_grand-mariage_H000657_L
Photo pièce montée

Le ton était donné et nous reçûmes ainsi confirmation que, même avant le grand jour, un mariage pouvait présenter des risques, racontés avec humour certes mais un humour suffisamment grinçant pour que le décor perde un peu de son lustre et le romantisme ambiant un peu de sa lumière. Les sourires quant à eux faisaient plaisir à voir. Sans doute le souvenir d’autres gâteaux improbables émergeait-il dans les pensées.
La lectrice qui visiblement se délectait plongeait déjà dans le texte suivant ! Et nous écoutions avec délice le grand Victor Hugo :

« Lorsque ma main frémit si la tienne l’effleure,
Quand tu me vois pâlir, femme aux cheveux dorés,
Comme le premier jour, comme la première heure,
Rien qu’en touchant ta robe et ses plis adorés

Quand tu vois que les mots me manquent pour te dire
Tout ce dont tu remplis mon sein tumultueux ;
Lorsqu’en me regardant tu sens que mon sourire
M’enivre par degrés et fait briller mes yeux (…..)

Ô dis ne sens-tu pas se lever dans ton âme
L’amour vrai, l’amour pur, adorable lueur
L’amour flambeau de l’homme, étoile de la femme
Mystérieux soleil d’un monde intérieur (….) »

IMG_1137

Les vers hugoliens rendaient un hommage vibrant au désir qui, quand il s’allie à l’amour, nous dépose sur une terre d’élan et de partage. Les mystères de la rencontre amoureuse flottaient dans un air saturé de parfum de santal. Nous n’aurions pourtant pas le temps de nous attarder sur nos évocations car notre conteuse nous projetait déjà dans l’univers enthousiaste de Christiane Singer dont elle lisait un extrait de l‘Eloge du mariage, de l’engagement et autres folies’ :

« ….Seule la puissance des limites fait que l’esprit se cabre, s’enflamme, s’élève au-dessus de lui-même. Devant une toile immense dont il ne verrait pas les bords, tout peintre, aussi génial fût-il, baisserait les bras. C’est la restriction de la toile, sa limitation même, qui exalte ses pinceaux…Si le mariage n’était que l’union d’un homme et d’une femme, il ne pèserait pas lourd. Ce qui rend le mariage si fort, si indestructible c’est qu’il réunit deux êtres autour d’un projet de vie (….) cet état soit difficile exigeant, inconfortable, nul ne le contestera. En mariage, l’autre me confronte aux limites de mon être. Avec une ingéniosité étonnante, déjouant tous les gardiens, il s’introduit dans les coulisses (…) là où l’enfant des profondeurs à l’abri des regards, las, épuisé, se recroqueville (….). Pourtant ce qui rend le mariage si lumineux et si cruellement thérapeutique, c’est qu’il encourage une relation qui mette véritablement au travail (…).A partir de cette authenticité qui provoque, écorche et dérange, le chemin mène au mystère de l’être (…).Les épreuves ne sont pas en mariage signe qu’il faut clore l’aventure mais souvent, bien au contraire, qu’il devient passionnant de les poursuivre. Le mariage a pour nous d’autres ambitions.»

La parole de cette chercheuse de sens infatigable nous invitait par son chemin d’exigence, de constance et de pérennité à considérer le mariage comme une rencontre approfondie avec soi-même autant qu’avec l’autre. Nous passions de l’humour à la poésie délicate et de la poésie à une philosophie de l’amour empreinte de sagesse et d’efforts nous encourageant à vivre une altérité féconde. Le programme de la soirée nous faisait voyager et interpellait nos expériences de vie à deux pour le meilleur et par le rire, comme nous nous en sommes rendus compte en entendant le texte suivant qui s’intitulait ‘Ne vous mariez pas les filles’ écrite par un certain Boris Vian ! Je vous en confie quelques vers et une version chantée par Michèle Arnaud bien que nous n’ayons bénéficié ‘que’ de la lecture pleine de sa gouaille et ô combien instructive…

 

 

Avez-vous vu un homme à poil
Sortir soudain d’la salle de bains
Dégoulinant par tous les poils
Et la moustache pleine de chagrin ?
Avez-vous vu un homme bien laid
En train d’manger des spaghetti
Fourchette au poing, l’air abruti
D’la sauce tomate sur son gilet
Quand ils sont beaux, ils sont idiots
Quand ils sont vieux, ils sont affreux
Quand ils sont grands, ils sont feignants
Quand ils sont p’tits, ils sont méchants
Avez-vous vu un homme trop gros
Extraire ses jambes de son dodo
S’masser l’ventre et s’gratter les tifs
En r’gardant ses pieds l’air pensif ?

Effectivement, Boris trouvait là des arguments imparables pour susciter le doute chez celles qui auraient souhaité convoler ! La magnifique tirade de Perdican d’Alfred de Musset qui suivit se chargea d’ amener la réflexion sur la vitalité de l’amour et la densité qu’il confère à ceux qui en sont animés : ‘j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé…’. Difficile de ne pas être en admiration en écoutant cet extrait de ‘On ne badine pas avec l’amour’. Vous en trouverez une lecture à voix haute sous le lien de la tirade.

« Adieu Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. « 

Et quand vint l’heure d’entendre le superbe poème de Louis Aragon dont la version chantée par Jean Ferrat  reste accrochée à nos mémoires autant que le texte d’Aragon, nous étions tous profondément émus, chérissant cet amour qui donne sens aux vies bien que nous le malmenions si souvent !

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon
J’ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson

J’ai tout appris de toi jusqu’au sens du frisson.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

IMG_1133

Nous voyions le tas de feuilles lues doucement augmenter sur le divan au côté de la lectrice. Nous ne fûmes pas étonnés de découvrir où redécouvrir le poème bouleversant de Rosemonde Gérard Rostand qui traitait avec une grande délicatesse de l’amour au temps de la vieillesse et qu’elle avait intitulé ‘L’éternelle chanson’. Notre lectrice avait conjugué pour nous les temps de l’amour et nous en proposait ce que nous croyions être la fin. Nous étions pleinement avec elle et les vers que je connaissais pourtant prenaient une peau nouvelle portés qu’ils étaient par sa voix grave et belle.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos coeurs en fête,
Nous nous croirons encore de jeunes amoureux,
Et je te sourirai tout en branlant la tête,
Et nous ferons un couple adorable de vieux.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.(…)

Et comme chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain,
Qu’importeront alors les rides du visage ?
Mon amour se fera plus grave – et serein.
Songe que tous les jours des souvenirs s’entassent,
Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens.
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
Et sans cesse entre nous tissent d’autres liens.
C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’âge,
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main
Car vois-tu chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.

Pourtant nous avions tort, un dernier clin d’œil clôtura la soirée en complétant notre réflexion. Je suis heureuse de vous laisser le découvrir !

*Merci à Hervé Bazin a qui j’ai emprunté une partie du titre de l’article, Le bureau des mariages.
Les hyperliens donnent accès à la version complète des poèmes.
Les photos non annotées m’appartiennent, à l’exception de celle de notre conteuse, elles sont libres de droit.
Ma gratitude aux organisateurs de la soirée consacrée à l’amour pour Les Parlantes et cetera.

Pour la beauté du monde: Missak et Mélinée Manouchian.

Soixante-dix ans après l’Affiche rouge, Missak Manouchian, poète, amoureux, combattant, sous le regard de Mélinée.

Il y a quelques mois l’anniversaire de l’affiche rouge avait attiré mon attention et j’avais lu avec émotion les articles qui évoquaient ce drame de la dernière guerre mondiale. L’arrestation et l’assassinat du groupe Manouchian par les nazis après une campagne de diabolisation concrétisée par la célèbre affiche rouge.
Dernièrement, j’ai retrouvé dans les réserves d’une grande bibliothèque publique le livre émouvant que Mélinée Manouchian écrivit pour évoquer les souvenirs des années de vie, d’amour et de combat partagés avec Manouche comme elle appelait son mari Missak Manouchian. Ce livre est actuellement épuisé, il porte le simple titre ‘Manouchian’ . Parce que les combattants sont avant tout des hommes, vous découvrirez ici l’amour de Missak et Mélinée. Et parce que Missak était aussi poète, quelques perles de son écriture.

10-manouchian Missak      Tableau affiche de Missak

Peintre: Fabien Pouzerat

Missak et Mélinée étaient tous  deux arméniens, tous deux orphelins de la première guerre mondiale à la suite des massacres de 1915 qui laissèrent la majorité des enfants arméniens orphelins. Tous deux étaient issus d’un milieu social identique, tous deux partageaient une même expérience de la société et de ses injustices. Tous deux avaient été élevés dans des orphelinats et tous deux se retrouvèrent en 1925 pour lui et en 1926 pour elle, à Marseille lorsque la France accueillit une partie des orphelins du génocide arménien.

Ceux-là étaient deux êtres dont le sort avait été le même dans la vie. Ayant bu jusqu’à la lie le sel et l’âpreté d’être orphelins et toutes les privations qui ont été les leurs, notera Missak à propos de leur enfance brisée.

Dans Miroir et moi, il écrira ces quelques vers qui évoquent’ ce sel et  cette ’âpreté bue jusqu’à la lie’ :
Comme un forçat supplicié, comme un esclave qu’on brime
J’ai grandi nu sous le fouet de la gêne et de l’insulte,
Me battant contre la mort, vivre étant le seul problème…
Quel guetteur têtu je fus des lueurs et des mirages !

Ils ne se rencontrèrent qu’en 1934 à Paris où un et l’autre fréquentaient activement le comité de secours pour l’Arménie soviétique. C’est en 1935 que Missak fit à Mélinée une déclaration d’amour très originale. « Veux-tu voir la photo de la jeune fille que j’aime ? » lui dit-il. Et elle répondit : « Pourquoi pas ? ». Alors, Missak fouille ses poches et en sort un objet qu’il place devant le visage de Mélinée. « Je crois que tu fais erreur, c’est un miroir et non une photo que tu tiens là »dit-elle. « Non, non, regarde bien, ce que tu vois est bien le portrait de la jeune-fille que j’aime » raconte Mélinée.

09-melinee Tableau affiche de Mélinée, Peintre: Fabien Pouzerat

Tout deux sont déjà très investis dans la vie militante. Mélinée n’est pas préparée aux choses du cœur comme elle l’écrit dans son livre. Les souffrances qu’elle a vécues et côtoyées l’invitent plutôt à consacrer son énergie à soulager ceux qui souffrent et elle craint que l’amour n’entame sa force intérieure. Missak éprouve au contraire le besoin intense d’aimer et sait en convaincre sa belle ! Pour lui, partager leur amour est aussi important que boire l’eau de la source. Loin de les enfermer il leur permettrait un perpétuel mouvement de leur être vers le monde et réciproquement, plaide t ’il. Partager l’amour éprouvé devrait leur assurer de mieux vivre le quotidien et d’être plus fort pour assumer un combat au long terme. Ils ne savent pas encore à quel point cet amour leur fournira de force.

Et Missak, le poète, écrivit un petit conte biographique: Le jeune-homme était entré très tôt dans le combat de la vie. Son enfance, il l’avait passée dans le sein libre de la nature. Ses yeux étaient habitués à des larges horizons. Il était familier des montagnes et avait savouré le mystère de leur grandeur. Des animaux et des oiseaux, des arbres et des fleurs, des plantes et de la terre, il avait appris le secret de l’amour. Son imagination était puissante. En lui, s’était accomplie la gésine d’un idéal humain le plus haut. Et, pour lui et ceux qui le connaissaient, cet auto-panégyrique correspondait à la réalité.

Passionné de poésie, Missak souhaitait perfectionner son écriture et était en contact avec de nombreux poètes arméniens, son écriture poétique lui était cruciale et il se définissait comme poète. Son investissement de militant le priva de temps pour écrire et il s’en plaignait : Je n’ai pas de temps pour réaliser mes désirs ; je tourne en rond dans les platitudes de la vie quotidienne. Je voudrais écrire et je n’en ai pas le temps. Je n’ai que le temps de faire des réunions et encore des réunions.                                                                                         Pour cet homme à l’immense appétit d’apprendre, dans tous les domaines de la culture, cinéma, opéra, littérature, théâtre, politique, les réunions beaucoup trop longues à son goût furent une préoccupation majeure, elles dévoraient son temps précieux. Dans son journal, il ajoute : Dans la vie, il faut boire à toutes les sources pour reconnaître la meilleure.    Mais pour cela, dans cette époque troublée, le temps manque pour les désirs personnels.

J’ai retrouvé quelques uns de ces vers marqués par sa conscience de la souffrance sociale et par la grande sensibilité qui nourrira son besoin d’amour, d’action et de lutte.             Quand j’erre dans les rues d’une grande ville
Ah, toutes les misères tous les manques,
Lamentation et révolte, de l’une à l’autre,
Mes yeux les rassemblent, mon âme les accueillent

Et ces vers, évoquant les périodes sombres à venir où il identifiait dès 1934 la montée du nazisme comme le fléau vraisemblable sur la scène européenne. Il dira d’ailleurs : Notre génération va avoir à combattre le nazisme. Cela risque d’être terrible, mais nous en sortirons vainqueur.

Que les flambeaux de la conscience éclairent nos esprits !
Que le sommeil et la lassitude ne voilent point nos âmes !
A tout moment l’ennemi change de couleur et de forme
Et nous jette sans arrêt dans sa gueule inassouvie.

L’activité militante de Manouchian le positionna d’emblée comme combattant quand la guerre fut déclarée, il affirmait à ses amis : chaque citoyen doit avoir à cœur de combattre le nazisme ennemi des peuples. Et c’est ce qu’il fit jusqu’au bout du combat.

De l’amour de Missak pour elle, Mélinée nous dit : Il m’aimait comme on aime l’instant à vivre dans son extrême richesse ;comme une sculpture qu’on caresse, comme un poème qu’on lit à haute voix, il avait pour moi un amour à la limite de la déraison, total et entier.
De son amour pour Missak, Mélinée  écrit : J’avais pour lui une admiration telle que jamais, dans ma vie ; je n’en eus de semblable pour qui que ce fût. Je l’aimais comme on aime l’avenir dans lequel on se projette avec toute sa joie. Je l’aimais avec tout l’idéal qu’on porte en soi avec toute la ferveur de l’esprit. Il était comme le cristal, comme le diamant taillé.

Nov_20131116_07_14_01 missak Manouchian

Missak faisait activement partie de la ‘Main dOeuvre Immigrée’ et du Parti Communiste, il n’eut aucune difficulté à prendre contact avec les cadres de la MOI, de L’Union Populaire Franco-arménienne et du Parti communiste Français pour entrer en résistance. Reconnu pour ses capacités intellectuelles, ses capacités d’organisation, son courage, son sang-froid et ses convictions politiques, il passa rapidement de tâches organisatrices à la responsabilité des Francs Tireurs et Partisans immigrés de la région parisienne. Après sa première action Missak dira à Mélinée : « Il n’est pas de cause et de sentiment qui naissent d’un seul coup. C’est toujours le résultat d’une plus ou moins longue histoire. La première image qui m’est venue à l’esprit (au moment de l’action) fut celle de mon père, mort pendant la première guerre mondiale, et de ma mère, morte de faim peu après. J’ai réellement eu l’impression qu’ils sortaient du tombeau. Ils me disaient que je devais agir : tu ne fais pas de mal, tu ne fais que tuer des tueurs. » La seconde guerre mondiale raviva chez les arméniens immigrés les méfaits qu’ils avaient subis durant la première, ce qui se passait en Europe ces années là ressemblaient étrangement à ce qu’ils avaient connus vingt-cinq ans plus tôt et avec un champ d’action plus vaste, il s’agissait bien d’un nouveau génocide. Au côté de Missak et de Mélinée beaucoup de combattants étaient décidés à se battre au nom de la liberté, de la dignité des peuples et de celle de la vie. Nous connaissons le coût de l’issue du combat pour beaucoup d’entre eux.

images l'affiche rouge

Il ya 70 ans, l’affiche rouge placardée sur les murs de Paris. Vingt et trois étrangers… parce qu’à prononcer leurs noms sont difficiles. Vingt et trois ‘terroristes’ qui avaient mis leur vie entre-parenthèses pour lutter contre l’horreur nazie, lutter pour retrouver la liberté. De toute leur conviction, de toute leur force et quelque soit le prix à payer. Et Missak parmi eux.   Vingt et trois à donner leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Unis sur une affiche comme dans la mort.

Et laissant Mélinée et tant d’autres ‘petits orphelins bien-aimés’.

leo-ferre

Photo de Léo Ferré
                     

                                                                                                                    


« Les strophes pour se souvenir », le magnifique poème de Louis Aragon, les ont immortalisés. Ainsi ont-elles immortalisé Missak Manouchian et sa bien-aimée Mélinée.
Pour ses Strophes, Louis Aragon s’est largement inspiré de la lettre bouleversante que Missak envoya à Mélinée quelques heures avant d’être fusillé au mont Valérien le 21 février 1944.

Et celle à qui Missak demanda d’être heureuse, de se marier et de faire un enfant,  nous dit : Il a perdu la vie, c’est à dire ce qu’il appréciait le plus au monde: le soleil, la nature, la beauté ressentis au plus profond de sa chair.  J’ai perdu le bonheur, c’est à dire ce que je désirais le plus au monde. Je puis dire d’une certaine façon, qu’il m’a laissée dans le malheur. Son dernier voeu était que je me marie, que j’aie un enfant, que je sois heureuse, mais le mien était qu’il vive et qu’il me rende heureuse, lui. La vie présente parfois d’étranges quiproquos.

Elle ne se remariera jamais, ni n’aura cet enfant qu’il lui souhaitait d’avoir avec cet autre homme qu’elle aimerait. Elle est décédée en 1990 et est enterrée au cimetière d’Ivry dans la tombe de celui qu’elle aimait.

Pour peu que le coeur ne se fende. (Villon)