Mes pas dans les siens : Guillaume Apollinaire à Stavelot.

 

L'Abbaye de Stavelot, à l'avant les fouilles de l'ancienne église.
L’Abbaye de Stavelot, à l’avant les fouilles de l’ancienne église.

Prologue.

Le 31 août 1880, à Rome, une sage femme déclare un nouveau-né à l’état civil. Le nom de Guglielmo, Alberto Dulcini lui est donné provisoirement, la mère souhaitant garder l’anonymat.
Le 02 novembre 1880, Angelica de Kostrowitzki, reconnait cet enfant comme étant son fils. Elle l’appelle Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro, Apollinare de Kostrowitzki, né de père inconnu…

« Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis.»
« Cortège» G.A.

« Départ de Monaco, pas d’argent, halte en Belgique, pas d’argent. Départ à la cloche de bois par un temps de gel, la nuit, avec malle sur le dos, valise à la main à travers 7 kilomètres de forêt, odeur de champignons de Stavelot à Roanne-Coô, heureusement pas de rencontre. Deux heures dans le froid devant la gare de Roanne-Coô et départ pour Paris…»

C’est un tout jeune-homme de 19 ans qui vécut ce départ à la cloche de bois en octobre 1899 et qui le relate dans une lettre à son ami James Onimus datant de 1902. C’est tout ce qu’il dira concernant le sujet qui pourtant contenait son lot de cruelle réalité et de rebondissements judiciaires, comme en témoignent des articles de journaux et des documents d’enquête de l’époque, même si l’affaire se termina par un non-lieu.

Trois mois plus tôt, l’amant de leur mère, les faisant passer pour ses neveux, les déposait, lui et son frère Albert, à la pension Constant, dans la petite ville de Stavelot actuellement en Ardennes belges. Les deux garçons devaient y passer l’été pendant que leur fantasque mère et son amant tentaient (vainement d’ailleurs) de se refaire une santé financière à Spa, jolie et riche ville d’eaux offrant les plaisirs d’un casino, à quelques kilomètres de Stavelot.

En octobre, les deux garçons reçoivent de leur mère, rentrée à Paris sans eux, une lettre contenant l’argent pour leur retour en train vers la France, mais pas un sou pour payer les 600 francs facturés pour leur pension : elle ne sera jamais payée.

Les premiers vents d’automne se plaignaient
Et Croniamantal, très triste et très honteux,
Perdit à jamais l’envie de revoir sa jolie
Mariette pour ne garder d’elle que le souvenir
Guillaume Apollinaire

Guillaume quittera Stavelot comme il le raconte à James Onimus, sans saluer personne et sans en prévenir sa belle de l’époque, la honte et la tristesse au cœur, dans la nuit du 4 au 5 octobre 1899 après trois mois de séjour dans la cité.

 

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C’est dans «Le poète assassiné» qu’il situe la conception de son double mythique Croniamantal dans cette région de forêts et de landes. Les brumes des Ardennes confirmeront les thèmes d’inspiration qu’il affectionne : l’amour bien sûr, il y rencontre Maria Dubois, mais aussi la nature, les gens simples, le parler régional, les contes et légendes, les chansons et les danses, l’histoire et ses vestiges.

Je voudrais être dans les Fagnes…
Je serais heureux dans la bruyère et les airelles
Et plus heureux que Saint Remacle en sa châsse.
Guillaume Apollinaire

Stavelot, expérience de liberté sans regard maternel, servira de support à la recherche identitaire de Guillaume. La poésie, son destin, s’y affirmera de plus belle et c’est aussi dans ces années là qu’il choisira son identité de poète : Guillaume Apollinaire, constitué par deux de ses prénoms. Apollon, dieu du soleil et de la poésie! Il sait désormais ce qu’il veut de sa vie.

Maria Dubois lui inspirera plusieurs poèmes, dont certains gardés par la belle seront brûlés par sa sœur Irma qui en avait hérités à la mort de Mareï en 1919. Il en reste heureusement de jolies traces dans l’œuvre de Guillaume, notamment dans les poèmes Marie, Mareï, Mareye et Mariette.
Avec elle Guillaume découvrira les premières joies et les premières morsures de l’amour.

Mareye était très douce et étourdie
Moi, je l’aimais d’Amour m’aimait-elle qui sait ?
Je revois parfois à la lueur tremblante
Des lointains souvenirs cet Amour trépassé…
Dans « Le guetteur mélancolique », Mareye, Guillaume Apollinaire.

 

Stavelot, terre de légendes et de folklore, de moines et d’elfes. Antique capitale ardennaise fondée en 648 par Saint Remacle, en même temps que l’Abbaye. Stavelot, pétrie par la légende de son saint domestiquant le loup qui deviendra son emblème. Stavelot qui ne pouvait que plaire à Guillaume dans sa jeune liberté, lui qui avait un intérêt passionné pour la découverte des fantaisies et des richesses du passé, ses superstitions, ses maléfices et ses légendes. Bientôt à forces de balades et de questions, il en vint à connaître le patrimoine de Stavelot et de ses environs mieux que beaucoup de stavelotains.

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Ce sont évanouis les gnomes et les démons
Quand jadis en l’étable est venu Saint Remacle
Et les moines ont fait ce si triste miracle
La mort des enchanteurs et des gnomes des monts…
Dans ‘Le guetteur mélancolique’, Guillaume Apollinaire

Il n’y a plus de doute maintenant pour les connaisseurs de l’œuvre d’Apollinaire de l’importance qu’a eu son séjour à Stavelot sur la construction de son identité d’homme et de poète. Ses rencontres avec les paysans, simples, rudes de mœurs, riches de cœur, truculents, lui feront grande impression. On en retrouvera beaucoup de témoignages dans l’œuvre à venir. De ce qui s’inscrit dans le cœur de cet homme jeune à la mémoire fidèle jaillira la fécondité ! Celui qui deviendra l’ami de Picasso, de Cocteau, du douanier Rousseau, de Marie Laurencin et de tant d’autres, est prêt, à l’aube du siècle nouveau, à nourrir de son énergie sa vision du beau et du vrai.

Oh, l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire

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Les stavelotains conscients de l’importance qu’a eue la présence de Guillaume sur le rayonnement de leur cité lui consacre dès 1935 un mémorial et un monument symbolique. En 1954 Armand Huysmans et Camille Deleclos seront les fondateurs d’un musée Apollinaire unique au monde, ce musée se trouve actuellement dans l’Abbaye magnifiquement rénovée. L’association internationale des amis de Guillaume Apollinaire a été fondée à la même époque. Elle est toujours active aujourd’hui. Elle organise un colloque biennal sur l’œuvre d’Apollinaire. Un de ces colloques a lieu cette année, en septembre 2014. Des spécialistes venus du monde entier y évoqueront le théâtre de l’auteur. Dans les rues de Stavelot, plusieurs vitrines rappellent des vers d’Apollinaire, une balade lui est dédiée qui invite le promeneur à découvrir les parcours de Guillaume. La pension Constant existe toujours sous le nom d’hôtel ‘Ô mal-aimé’. La maison où vécut Marie Dubois est toujours visible elle aussi, à l’ombre de l’église Saint Sébastien.
Stavelot rend hommage à celui qui a écrit :

Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
Je vivais à l’époque où finissaient les rois

Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire.

 

Ecoutez la voix de Guillaume lire ‘Sous le pont Mirabeau’ …

 

Lire également :

Apollinaire à Stavelot. Article très documenté écrit par Camille Deleclos, cofondateur du musée Apollinaire et de l’association des amis d’Apollinaire, en 1980 dans Que Vlo-Ve ? du 25/07/1980.

La poésie à perte de vue, Passion Apollinaire de Laurence Campa et Michel Décaudin aux éditions Textuel.

Site à visiter : Association internationale des Amis de Guillaume Apollinaire,

 

 

10 réflexions au sujet de « Mes pas dans les siens : Guillaume Apollinaire à Stavelot. »

  1. SUPERBE COMPOSITION !

    Grand bravo pour cet article très intéressant et bravo pour cette lecture de Firent et Java

    Merci beaucoup Malayalam de ce moment passé ici

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