Archives de catégorie : iPagina’Son : les textes audio

Ipagina’Son vous parle de l’Elle…

L’ELLE fut là le temps d’un charivari, le temps de déverser son ivresse de liberté sans cadre, le temps d’exploser nos vies en un feu d’artifice multicolore.

Et Pffff ! L’ELLE  est repartie sans crier gare…               

Heureusement et pour notre plus grand bonheur, Firenz’ eut le temps d’écrire ce texte pétillant, Amaranthe celui de le sélectionner, et Naïade prit sa plus belle voix pour nous raconter le passage éclair de ce drôle d’OVNI.


silhouettefemme1

L’ELLE

– FIRENZ’-

Les hommes sont de Mars, les femmes de Vénus …

Quant à l’Elle, elle venait de…

Ben, on n’a jamais su. Elle a débarqué un beau jour dans la jungle urbaine, sans que jamais l’on ne vit le moindre ‘i’ de sa carte d’identité.

D’aucuns la qualifièrent vite d’huluberlu, mais elle n’en avait cure, à ceux qui disaient qu’elle était timbrée, elle rappelait qu’elle était affranchie aussi.

Ce que les terriens de Mars ou de Vénus appelaient ‘vie’, elle l’appelait ‘chaviravi’, mais les humains n’y entendant rien, ils en firent un charivari.

Elle ne savait pas aligner les événements, elle faisait tout en vrac, en zigzag, des bulles de vie comme des boules de billard, rebondissant en bandes, sans les bandes, car de cadre elle pouvait se passer.

Une vie comme une bande-dessinée où il faisait bon s’enlivrer, dans des phylactères en pétillance, de SHEBAM en POW en BLOP en WIZZ ! Et Gainsbourg lui chantait …

Non, pas de comic-strip, en fait …

Un charivari de ouf, mais d’une folie douce …

Elle n’avait ni sa pareille, ni sa salsepareille pour vous ambiancer une soirée, avec son pote Casimir en Disc-Jockey. Elle savait distinguer le bon vin de la vaine ivresse, vous faisait des cocktails pas Molotov mais explosif quand même, mélange Tohu-bohu dans le verre pour accompagner un gloubiboulga aux Fariboles. Elle avait le rire sans commune mesure, le dispensait à tire-larigot, démesurément, parce que, sans rire, on sait que pour le rire, vite la mesure ment.

Une nuit, on entendit un big bang à sa porte, et au matin, elle n’était plus, elle avait disparu. Il ne restait de l’elle que sa cape d’invisibilité, invisible, rien donc …

Si d’aventure vous la croisez, voulez-vous bien lui rappeler qu’elle me doit cent balles, quand même …

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/selections/amaranthe/l-elle-dfi-francophonie-dis-moi-dix-mots-par-firenz

ipagina’Son peint la couleur des sentiments…

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

L’équipe d’ipagina’Son se dévoile ici

Quand le pinceau de Missmytic remplace la plume pour refléter des  sentiments  peints touche à touche sur la toile de la vie…

Quand cette peinture est une poésie qui se sent au lieu de se voir…

Quand la douce voix de Naïade décline la palette des harmonies de l’âme…

Cela donne ce très joli tableau aux couleurs changeantes, tour à tour sombres et lumineuses, sélectionné par Bluewriter.

 

PARCE QU’ON PEINT TOUS… A SA MANIERE

– Missmytic –

 

Combien de temps j’ai passé à peindre ce tableau que j’ai si souvent agité devant vos yeux ? Je ne le sais plus. Je crois que je l’ai toujours fait, en fait.

C’est vrai que c’est beau  et plein de détails qui enchantent le cœur et l’esprit. On y voit l’herbe verte et grasse d’une prairie sans fin, le ciel bleu et sans nuage, le sourire sur les lèvres de mon portrait, le vent agitant gaiment mes cheveux autant que ma jupette et le petit couple de rouges-gorges sur la branche du cerisier en fleur. Ça vous met le sourire aux lèvres et je le sens, je le sais que vous êtes heureux de voir ma vie ainsi et ça me va. Après tout, je l’ai peint pour ça non ? Pour que vous souriez, pour ne pas vous inquiéter, et pourtant…

Et pourtant, peu à peu, le ciel se couvre, l’herbe jaunit, le vent s’amplifie. J’entends vos remarques, j’essaye de repeindre par-dessus, de remettre les couleurs, de remettre la joie et la beauté. Oui, je sais, j’ai l’air heureuse, je dois le rester. Je dois rajouter du vert par-ci, du bleu par-là… Vous pensez que ce n’est qu’un simple coup de pinceau et que pour une vie heureuse, je peux bien le faire, seulement…

Seulement moi, je sais qu’il ne faut pas un simple coup de pinceaux mais tout un pot de peinture. Là où vous voyez l’herbe grasse, je vois les cadavres qui nourrissent la terre. Là où vous voyez le ciel bleu, je vois l’océan de larmes qui lui donne sa couleur. Là où vous voyez le rouge sur mes lèvres souriantes, je vois le sang que j’ai eu envie de faire couler.

Pourtant, encore une fois, d’une main tremblante, pendant que vous ne regardez pas, je répare encore ce tableau. Combien de temps encore arriverai-je à cacher sous les artifices la toile blanche et vide de mon cœur ? Combien de fois j’ai rêvé de la passer au lavage, de tous vous envoyer balader pour dessiner dessus mes rêves et non les vôtres ? J’aimerais y voir le Nord qui me manque, des aller-retours vers des êtres inconnus juste par envie de les connaitre sans craindre de tout y perdre, faire le tour du monde avec comme seule compagnie une jument aussi blanche que la neige, et avoir une liste des choses que j’aurais faite pour pouvoir les décrire à mes enfants avec fierté, nostalgie et véritable sourire aux lèvres !

Je sens le pinceau s’enfuir de mes mains et tomber a terre. Je l’observe un instant avant de me pencher pour l’attraper mais elle est plus rapide que moi. D’un coup de sabot, elle me l’a cassé, callant sa tête dans mes bras, harnachée et prête à voyager. Glissant une main dans sa crinière, je dépose un baiser entre ses oreilles, la remerciant d’un murmure avant de me hisser sur son dos.

J’ai laissé le tableau et je suis parti. Il s’est assombri, dévoilant le corps mort, le sang et les larmes avant de ne laisser que le vide aux yeux de tous. Promis, à mon retour, je le peindrai de nouveau mais cette fois, avec les images de la vérité et des voyages, le bien autant que le mauvais.

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/afficher/parce-qu-on-peint-tous–sa-manire-par-missmytic#.VDWOGefwqXU

Ipaginason frappe les trois coups au théâtre de la vie…

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

L’équipe d’iPagina’Son se dévoile ici.

 

PAM, PAM, PAM !

Le rideau s’ouvre… et Rodes nous propose à travers un sonnet poignant, une allégorie du monde contemporain.

Face à la barbarie quotidienne, nous sommes spectateurs impuissants, souvent indifférents.

Des alexandrins criants et forts repris par la voix expressive de Christian.

Ce sonnet est un sélection de Patryck Froissart

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/selections/froissart-patryck/thtre-sonnet-par-rodes

THEÂTRE

– Rodes –

Sourire à découvrir au palais, au palan,

Serti de clous rouillés, de bruyantes crécelles,

Vieux rideau de velours aux pisseuses dentelles,

Mal cousu, mal foutu, trop voyant, trop clinquant,

 

Caillebotis véreux, mélodrame branlant,

Quelques rats d’opérette aux pendantes mamelles

Tombent en pâmoison comme des demoiselles.

La claque au poulailler se réveille en baillant.

 

Bourreau, frappe trois coups car mon crâne est solide.

Dans le heaume étouffant de sa rondeur gravide

Mon cri cogne et se tait dans ce moite bûcher.

 

Balai, fais ta besogne il reste sur la scène

Un enfant dépecé sur l’autel de la cène 

Des cadavres de clowns gisant sur le plancher.

Aujourd’hui Ipagina’Son s’invite à l’heure du thé…

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

L’équipe d’ipagina’Son se dévoile ici

Si vous aimez les ambiances feutrées typiquement anglaises, où la vengeance infuse dans deux tasses de thé bien noir, délicatement parfumé avec juste ce qu’il faut de cynisme, installez-vous bien confortablement dans votre fauteuil.

Ipagina’Son et Agathe vous invitent à partager le cérémonial du thé, vu par Amor Fati,  autour d’une partie d’échec.

 » Vous reprendrez-bien une tasse de thé ? »

 

UNE TASSE DE THE

– Amor Fati –

«Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » demanda la vieille dame en se penchant vers Monsieur Rodolphe, enfoncé dans le fauteuil moelleux.

L’ambiance était électrique et tendue, comme tous les mardis après-midi. La tension était palpable et épaisse.

Comme chaque semaine, elle avait invité son ancien médecin à venir partager 64 cases noires et blanches et 32 pièces de bois tourné.

Il savait ce que cela signifiait. Elle avait poussé sa dame en E4 depuis trois coups déjà, innocemment, et cela n’avait pas éveillé son attention plus que ça. Mais le jeu d’échecs est ainsi fait. C’est lorsqu’il est trop tard que tu comprends pourquoi ton adversaire a placé sa pièce ici et non ailleurs.

Et cette phrase : « Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » était comme un glas. Un signal. Le signal que la messe était dite, que quoiqu’il puisse faire maintenant, son sort était scellé. Elle disait ça sans faire exprès, sans faire attention, au moment où elle savait qu’elle allait gagner et que sa concentration pouvait alors diminuer.

Il regarda l’échiquier, constata que le pauvre roi ne pourrait échapper à son funeste sort, coucha la pièce sur l’aire de jeu et répondit :

« Pourquoi pas ? »

Voilà.

C’était comme ça tous les mardis depuis bientôt trois ans. Trois ans que son André était parti et quelle s’était retrouvée seule dans cette vieille maison qui n’en finissait pas d’être trop grande pour elle. 

Et trois ans qu’elle pensait que Monsieur Rodolphe était responsable de la mort d’André. Certes, il n’avait rien fait pour accélérer les choses, mais elle lui reprochait de n’avoir pas vu arriver la complication, et surtout d’avoir laissé la situation empirer jusqu’au point de non-retour. « Il aurait pu, s’il avait voulu » répétait-elle sans cesse à sa fille.

Mais Monsieur Rodolphe n’avait pas vu, n’avait en effet pas mesuré l’étendue des dégâts et l’un de ses plus anciens patients était parti en deux mois. Balayé, liquidé. Le médecin ne s’était pas vraiment senti responsable, mais il avait été très affecté par ce décès. Il avait quitté la profession pour se consacrer à son jardin, et pour tâcher d’améliorer sa technique aux échecs. 

Elle était une excellente joueuse. Ils en avaient passé des soirées avec son André, face à face sur la table du salon à pousser le bois. Parties simples, parties rapides, blitz, parties à l’aveugle, de mémoire, avec pièces, sans pièces…. Plus de trente ans à jouer tous les deux.

Et lorsqu’elle s’était retrouvée seule, elle avait appris, au hasard d’une discussion, que M. Rodolphe cherchait un ou une partenaire. Elle s’était alors proposée. Et ainsi, chaque semaine, elle le poussait dans ses derniers retranchements, le laissait comprendre, évaluer la situation, se rendre compte que la mort était inévitable, irrémédiable.. Chaque semaine, elle tuait son roi, et chaque semaine elle vengeait son André.

« Au fait, dit-elle à l’adresse du médecin, j’ai reçu ce matin les résultats de mes dernières analyses, pourriez-vous y jeter un coup d’oeil rapide ? »

 jmb-theiere2

L’ancien médecin se saisit de l’enveloppe, ajusta ses lunettes, sortit la feuille, la parcourut rapidement, revint sur certains chiffres.

La vieille dame le regardait, attendant son verdict. Mais elle irait bien sûr voir son médecin traitant pour la lecture officielle de ces résultats. Il replia la lettre avec soin, la remit dans l’enveloppe, referma ses lunettes et les replaça dans la poche de sa veste.

« Alors, demanda-t-elle ?

– Rien de bien méchant, répondit-il. A peu de chose près, tout va bien. »

L’enveloppe à la main, il regarda à nouveau l’échiquier où les dégâts de la bataille étaient toujours là, bien visibles. 

Son regard se posa à nouveau sur l’enveloppe, puis sur le roi, couché au milieu du champ de bataille. Vaincu, humilié comme il l’était presque chaque semaine depuis trois ans.

Alors il posa l’enveloppe, calmement, tranquillement, approcha la tasse de la vieille dame, se saisit de la théière et lui demanda :

« Reprendrez-vous une tasse de thé ? »

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/selections/veronique-bresil/une-tasse-de-th-par-amor-fati

 

Quand iPagina’Son s’habille de solitude…

affiche de Bluewriter
affiche de Bluewriter

L’équipe d’iPagina’Son se dévoile ici

 

Voici la lecture d’un texte bouleversant…sur une vie bouleversée…

A travers le déroulement d’une journée incarcérée dans le quotidien d’un univers particulier,  ponctué de phrases courtes et monocordes, Christophe Gilles nous livre ici son ressenti d’une chute dans le vide de la rupture et de la solitude qui s’installe.

Un événement choc dans une vie qui poursuit sa course…

 « Pénélope » a été sélectionné par Amaranthe et vous est lu par Lisa

 

PENELOPE

– Christophe Gilles-

 

Titre premier.

J’en aime un autre. Je première personne du singulier. Elle parle bien d’elle. Présent de l’indicatif. C’est maintenant. Hier elle ne l’aimait pas encore. Demain elle ne l’aimera peut-être plus. Un autre. Ce n’est pas moi. Elle aime maintenant quelqu’un qui n’est pas moi.

Comme quoi. Une phrase sous les feux de l’analyse n’en reste pas moins une phrase, aussi complexe que celle-ci. Devrais-je sombrer dans la folie?

Oui. Que faire maintenant?

Semblant de rien. Peut-être. Après tout.

Cesser de ronger mon frein. Devenir un frêle aviateur aux bords des nébuleuses et l’égorger.

Oui. Peut-être. L’égorger. La vider comme un poisson. Flaque de sang rouge vif. Elle se résumerait à cette flaque visqueuse et encore fumante de ce sang rouge vif. Et moi je deviendrais Caïn, répandu sur Terre sous l’œil vindicatif du Créateur. Plus nulle part où se cacher.

Non. Ce sang il faut le garder frais.

Profiter de son absence pour réfléchir. Réfléchir et boire du café. Souffler. Souffler encore et chaleur dans le gosier qui descend en rappel le long de l’œsophage. Plouf. Liquide dans d’autres liquides. Chaleur qui se répand. Une sorte de rage tranquille.

N’arrange pas mes affaires. Je vais aller bosser. Aucune idée. Journée pénible une fois de plus. Hop. Le fond de la tasse.

J’enfile mon uniforme. Ne pas oublier les épaulettes. Étoiles et barrette. Le ciel sur les épaules.

Grimper dans la voiture. Tourner la clé. Automatismes. Pâté de maison puis monter sur l’autoroute. Pied au plancher. Je double. Je ma rabats. Je double à nouveau. Je me rabats encore. Yoyo motorisé. Je suis à la sortie. Encore cinq minutes et je serai arrivé.

Je rentre sur le parking de la prison. D’autres y sont déjà stationnés. Je sors de la voiture. Fenêtres. Des cris me parviennent aux oreilles. Fauves. Ils sont deux par cellule. Autrefois ils étaient seuls, pas question d’en mettre deux. Les temps changent.

Je fais face au bâtiment. Mangeuse d’âme, la porte s’ouvre et m’engloutit.

 

J’en aime un autre. Vider le contenant et tout laisser là.

Je pointe. Je m’avance sous le portique. Ouf. N’a pas sonné. Parfois se dévêtir, ou la raquette. Pîp. Le palais du rayon X.

C’est ici que sont domiciliés mes échecs. La jeunesse est insouciante et vieillit dans des souliers trop étroits. Je traverse la cour. J’arrive en cellulaire. Bientôt l’appel. Comme à l’école où l’instituteur vous appelait par votre nom. Mais ici il n’y a rien à attendre. Fin de journée peut-être. Et la fin du mois pour payer les petites misères.

Pater Noster qui est in caelis.

Je monte sur niveau. Les ailes. Et dans les ailes les cellules. Ruche dont le miel est amer. Toute sorte d’abeilles ici, rien à redire. Toutes les langues, toutes les cultures. Je fais un appel. Un, deux, trois… Trente cinq pas là. Où est-il? Quatre,cinq, six… Cueillir des cerises.

Je retourne au centre. Quarante deux. Six absents. Je transmets. Les gars de l’équipe du matin prennent le sac et s’en vont. Feu au fesse. Quitter l’antre du Démon. La journée démarre. Quatorze à vingt-deux. Une pause si il y a le temps. Le décompte commence. Pas assez. De tout. Deux pour quatre-vingts bonshommes. La majorité dans la vingtaine. Gâchis. Je les regarde et je me demande où tout cela les conduira. Leur avenir est ici. (Les Dieux restent vengeurs.)

Dans les prisons on compte par quarts d’heure. Ça donne l’impression d’avoir fait quelque chose au bout du compte. C’est le seul boulot où rien n’est produit, tout est défait. Agents, assistantes sociales, psychologues, médecins, psychiatres, dentistes, kinésithérapeutes, peintres en bâtiment, réparateurs d’ascenseur, détenus. Fourmilière sans ouvriers. Tous à tourner en rond. Quadrature du cercle. Le début c’est la fin et vice-versa.

On s’assied et on attend.

Rideau.

 

Deuxième quart d’heure.

Bing. Les trois coups.

Avant ils avaient une lampe d’appel. Comme dans les hôpitaux. Maintenant ils frappent aux portes. Ça rend dingue en moins de huit heures. Impossible de les entendre tous. Et puis aucune patience. Personne ne leur a appris à attendre, et personne ne leur apprendra. Bref. Je me lève.

– Qui appelle?

– Trente deux chef.

Clic clac. Le trousseau joue du violon. La clé tourne. La porte s’ouvre. Un polichinelle sort de la cale. Tout émacié. Un tox.

– Quand est-ce que madame Trucmuche va me voir?

– C’est qui?

– Mon assistante sociale. J’ai des papiers à remplir.

Ses yeux. Ils serait prêt à chialer. Il essaye de me refaire. Difficile dans ce boulot. Le mensonge c’est l’ennemi. Il veut juste téléphoner aux frais de la princesse. Plus d’argent. La pitié s’oublie comme le reste. A force.

– Vous avez fait une demande écrite?

– Oui, il y a une semaine.Mes fesses

– Je n’ai toujours pas eu de réponse.Mon cul

– Ce serait bien si vous téléphoniez chef. Cause toujours

– Il va falloir patienter, je peux pas téléphoner. J’ai des ordres à ce sujet. C’est ça… voilà. Les ordres ça marche toujours

Haussement de ton. Tout le malheur du monde. Enfermer qui que ce soit dans neuf mètres carré. Rentre dans ta cale. Finies les mondanités. Il rentre. Clic clac. Je suis dans ma maison, fin de partie. Derrière lui il y en a quatre-vingt qui attendent les nouvelles. Et quand les nouvelles sont mauvaises, ils vous crachent au visage. Un sacré paquet de salive. A côté de tout ça. Salauds. Fils de pute. Un must.

 

J’en aime un autre. Obsession. Je pense à elle. Il m’arrive souvent de penser à elle. Je reste à ne rien faire et je pense à elle. Parfois nous nous embrassons, nous nous caressons dans ces pensées. Mais pas ici, pas dans ce cloaque. Ces pensées doivent rester saintes. Sans souillures. Je m’efforce de penser à autre chose. Trop rapides. Trop désordres. Elles vont à cent à l’heure sans s’arrêter de tourner un instant. Fatigue.

La journée passe, je ne fais rien de bon. Regarde les détenus tourner dans le préau. Bonnets. Ballons. Des enfants.

Ô fils de Clymène,

Brûlez les chars

Pour vos souhaits de déments.

Autant d’enfances perdues, laminées, vidées de leur essence. Autant de corps adultes usées, rongées, détruits par l’envie, les drogues, le désir… Humanité fébrile. Courses frénétiques derrière le vide. Puis un gouffre. La chute.

 

Les quarts d’heure s’enchaînent. Rien de spécial aujourd’hui. Mais parfois tout arrive: agression, suicide, automutilation. Tout un monde replié sur lui-même. Celui qui s’était tranché la gorge avec une assiette cassée. Cette autre qui s’était enlevé un œil avec une cuiller à café. Cet autre encore qui avait enfoncé des ciseaux dans le corps d’une collègue.Lex dura sed lex.Problème difficile à résoudre. La détention c’est la quadrature du cercle. Sommeil en y pensant. Réveil en y pensant. Tout un monde replié sur lui-même.

Midi. Dîner. Bientôt la fin de la journée. Tout le monde rentrera entier chez lui. Une bonne journée. Chez les agents pénitentiaires, le taux d’alcoolisme et d’addiction aux tranquillisants serait intéressant à connaître. Comme le taux de divorce. Comme la mortalité à la pension. Tout un monde replié sur lui-même. Qui tourne pour les siècles des siècles.Amen.

Dernier quart d’heure. Je range mes affaires. Dernier comptage. L’équipe suivante arrive. Comptage contradictoire. Une véritable école de calcul mental. C’est ici que l’égalité des nombres prend tout son sens: s’ils ne l’étaient pas, nous serions condamnés à recompter sans cesse, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Sac. Escalier. Pointage. Sortie. Liberté.

Le vent me défait les cheveux. Clouc… La portière s’ouvre. Je monte dans la voiture, mets le contact. Bonheur de la retrouver. Mais maintenant que se dire. Le paysage défile, le vent se joue des arbres et toujours ces autres voitures pleine de vie qui se dirigent à plein tube vers leur destin.

Je m’arrête devant la maison. J’ouvre la porte.Terra incognita.

La lumière est allumée dans le salon. Il entre. Bonjour, je suis rentré. Je suis dans le salon. L’écran de l’ordinateur portable lance des éclairs bleutés sur son front. J’embrasse la lumière. Elle me sourit. Sourire sans dent, du bout des lèvres. Je vois des champs labourés. Je vois Virgile. Et je vois Prométhée. Suis-je condamné à être dévoré? Ô feu sacré qui fait de nous des misérables, connaissance qui nous ronge le foie, je veux ignorer tout de toi.

Je monte à la salle de bain. Je fais couler l’eau de la douche et je me déshabille. L’eau chaude ruisselle. Stigmates. Il faudra bien crever l’abcès. Laissons la nuit passer. Je m’essuie. Peignoir aux motifs écossais. L’herbe y est si verte paraît-il.

Je vais me coucher. D’accord.

Le lit est frais. J’éteins la lumière. Je me fonds dans l’obscurité. Je ne suis plus qu’un bloc. Le passé. Je suis à l’école primaire. Je marche avec cette petite fille à le chevelure cendrée. Je ne sais plus de quoi nous parlons; la mémoire est la première chose à pourrir. Je suis en humanités. Baisers volés. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Je me souviens cette peur au ventre. Laideur. Solitude. Pornographie pour boucher les vides. Papillons sous mes paupières. Toujours l’autre. Baisers sur des joues mortes. Les feus de joie, l’alcool, l’herbe. Et le regard perdu dans le ciel. Jeunesse percluse de rhumatismes. Et ce dégoût de soi. Ces femmes au sourire figée, les jambes grandes ouvertes. Toute cette semence gâchée, répandue sur le sol. Folies de la jeunesse. Et maintenant. Toujours aussi seul. Se retourner et se voir toujours aussi seul. Le corps se réchauffe et s’endort lentement. Boum-boudoum, boum-boudoum. Bruits de cœur dans l’oreiller. Toujours en vie. Lâcher prise et se laisser glisser. Sommeil. Demain est un autre jour.

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/selections/amaranthe/penelope-par-christophe-gilles