Quand iPagina’Son s’habille de solitude…

affiche de Bluewriter
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L’équipe d’iPagina’Son se dévoile ici

 

Voici la lecture d’un texte bouleversant…sur une vie bouleversée…

A travers le déroulement d’une journée incarcérée dans le quotidien d’un univers particulier,  ponctué de phrases courtes et monocordes, Christophe Gilles nous livre ici son ressenti d’une chute dans le vide de la rupture et de la solitude qui s’installe.

Un événement choc dans une vie qui poursuit sa course…

 « Pénélope » a été sélectionné par Amaranthe et vous est lu par Lisa

 

PENELOPE

– Christophe Gilles-

 

Titre premier.

J’en aime un autre. Je première personne du singulier. Elle parle bien d’elle. Présent de l’indicatif. C’est maintenant. Hier elle ne l’aimait pas encore. Demain elle ne l’aimera peut-être plus. Un autre. Ce n’est pas moi. Elle aime maintenant quelqu’un qui n’est pas moi.

Comme quoi. Une phrase sous les feux de l’analyse n’en reste pas moins une phrase, aussi complexe que celle-ci. Devrais-je sombrer dans la folie?

Oui. Que faire maintenant?

Semblant de rien. Peut-être. Après tout.

Cesser de ronger mon frein. Devenir un frêle aviateur aux bords des nébuleuses et l’égorger.

Oui. Peut-être. L’égorger. La vider comme un poisson. Flaque de sang rouge vif. Elle se résumerait à cette flaque visqueuse et encore fumante de ce sang rouge vif. Et moi je deviendrais Caïn, répandu sur Terre sous l’œil vindicatif du Créateur. Plus nulle part où se cacher.

Non. Ce sang il faut le garder frais.

Profiter de son absence pour réfléchir. Réfléchir et boire du café. Souffler. Souffler encore et chaleur dans le gosier qui descend en rappel le long de l’œsophage. Plouf. Liquide dans d’autres liquides. Chaleur qui se répand. Une sorte de rage tranquille.

N’arrange pas mes affaires. Je vais aller bosser. Aucune idée. Journée pénible une fois de plus. Hop. Le fond de la tasse.

J’enfile mon uniforme. Ne pas oublier les épaulettes. Étoiles et barrette. Le ciel sur les épaules.

Grimper dans la voiture. Tourner la clé. Automatismes. Pâté de maison puis monter sur l’autoroute. Pied au plancher. Je double. Je ma rabats. Je double à nouveau. Je me rabats encore. Yoyo motorisé. Je suis à la sortie. Encore cinq minutes et je serai arrivé.

Je rentre sur le parking de la prison. D’autres y sont déjà stationnés. Je sors de la voiture. Fenêtres. Des cris me parviennent aux oreilles. Fauves. Ils sont deux par cellule. Autrefois ils étaient seuls, pas question d’en mettre deux. Les temps changent.

Je fais face au bâtiment. Mangeuse d’âme, la porte s’ouvre et m’engloutit.

 

J’en aime un autre. Vider le contenant et tout laisser là.

Je pointe. Je m’avance sous le portique. Ouf. N’a pas sonné. Parfois se dévêtir, ou la raquette. Pîp. Le palais du rayon X.

C’est ici que sont domiciliés mes échecs. La jeunesse est insouciante et vieillit dans des souliers trop étroits. Je traverse la cour. J’arrive en cellulaire. Bientôt l’appel. Comme à l’école où l’instituteur vous appelait par votre nom. Mais ici il n’y a rien à attendre. Fin de journée peut-être. Et la fin du mois pour payer les petites misères.

Pater Noster qui est in caelis.

Je monte sur niveau. Les ailes. Et dans les ailes les cellules. Ruche dont le miel est amer. Toute sorte d’abeilles ici, rien à redire. Toutes les langues, toutes les cultures. Je fais un appel. Un, deux, trois… Trente cinq pas là. Où est-il? Quatre,cinq, six… Cueillir des cerises.

Je retourne au centre. Quarante deux. Six absents. Je transmets. Les gars de l’équipe du matin prennent le sac et s’en vont. Feu au fesse. Quitter l’antre du Démon. La journée démarre. Quatorze à vingt-deux. Une pause si il y a le temps. Le décompte commence. Pas assez. De tout. Deux pour quatre-vingts bonshommes. La majorité dans la vingtaine. Gâchis. Je les regarde et je me demande où tout cela les conduira. Leur avenir est ici. (Les Dieux restent vengeurs.)

Dans les prisons on compte par quarts d’heure. Ça donne l’impression d’avoir fait quelque chose au bout du compte. C’est le seul boulot où rien n’est produit, tout est défait. Agents, assistantes sociales, psychologues, médecins, psychiatres, dentistes, kinésithérapeutes, peintres en bâtiment, réparateurs d’ascenseur, détenus. Fourmilière sans ouvriers. Tous à tourner en rond. Quadrature du cercle. Le début c’est la fin et vice-versa.

On s’assied et on attend.

Rideau.

 

Deuxième quart d’heure.

Bing. Les trois coups.

Avant ils avaient une lampe d’appel. Comme dans les hôpitaux. Maintenant ils frappent aux portes. Ça rend dingue en moins de huit heures. Impossible de les entendre tous. Et puis aucune patience. Personne ne leur a appris à attendre, et personne ne leur apprendra. Bref. Je me lève.

– Qui appelle?

– Trente deux chef.

Clic clac. Le trousseau joue du violon. La clé tourne. La porte s’ouvre. Un polichinelle sort de la cale. Tout émacié. Un tox.

– Quand est-ce que madame Trucmuche va me voir?

– C’est qui?

– Mon assistante sociale. J’ai des papiers à remplir.

Ses yeux. Ils serait prêt à chialer. Il essaye de me refaire. Difficile dans ce boulot. Le mensonge c’est l’ennemi. Il veut juste téléphoner aux frais de la princesse. Plus d’argent. La pitié s’oublie comme le reste. A force.

– Vous avez fait une demande écrite?

– Oui, il y a une semaine.Mes fesses

– Je n’ai toujours pas eu de réponse.Mon cul

– Ce serait bien si vous téléphoniez chef. Cause toujours

– Il va falloir patienter, je peux pas téléphoner. J’ai des ordres à ce sujet. C’est ça… voilà. Les ordres ça marche toujours

Haussement de ton. Tout le malheur du monde. Enfermer qui que ce soit dans neuf mètres carré. Rentre dans ta cale. Finies les mondanités. Il rentre. Clic clac. Je suis dans ma maison, fin de partie. Derrière lui il y en a quatre-vingt qui attendent les nouvelles. Et quand les nouvelles sont mauvaises, ils vous crachent au visage. Un sacré paquet de salive. A côté de tout ça. Salauds. Fils de pute. Un must.

 

J’en aime un autre. Obsession. Je pense à elle. Il m’arrive souvent de penser à elle. Je reste à ne rien faire et je pense à elle. Parfois nous nous embrassons, nous nous caressons dans ces pensées. Mais pas ici, pas dans ce cloaque. Ces pensées doivent rester saintes. Sans souillures. Je m’efforce de penser à autre chose. Trop rapides. Trop désordres. Elles vont à cent à l’heure sans s’arrêter de tourner un instant. Fatigue.

La journée passe, je ne fais rien de bon. Regarde les détenus tourner dans le préau. Bonnets. Ballons. Des enfants.

Ô fils de Clymène,

Brûlez les chars

Pour vos souhaits de déments.

Autant d’enfances perdues, laminées, vidées de leur essence. Autant de corps adultes usées, rongées, détruits par l’envie, les drogues, le désir… Humanité fébrile. Courses frénétiques derrière le vide. Puis un gouffre. La chute.

 

Les quarts d’heure s’enchaînent. Rien de spécial aujourd’hui. Mais parfois tout arrive: agression, suicide, automutilation. Tout un monde replié sur lui-même. Celui qui s’était tranché la gorge avec une assiette cassée. Cette autre qui s’était enlevé un œil avec une cuiller à café. Cet autre encore qui avait enfoncé des ciseaux dans le corps d’une collègue.Lex dura sed lex.Problème difficile à résoudre. La détention c’est la quadrature du cercle. Sommeil en y pensant. Réveil en y pensant. Tout un monde replié sur lui-même.

Midi. Dîner. Bientôt la fin de la journée. Tout le monde rentrera entier chez lui. Une bonne journée. Chez les agents pénitentiaires, le taux d’alcoolisme et d’addiction aux tranquillisants serait intéressant à connaître. Comme le taux de divorce. Comme la mortalité à la pension. Tout un monde replié sur lui-même. Qui tourne pour les siècles des siècles.Amen.

Dernier quart d’heure. Je range mes affaires. Dernier comptage. L’équipe suivante arrive. Comptage contradictoire. Une véritable école de calcul mental. C’est ici que l’égalité des nombres prend tout son sens: s’ils ne l’étaient pas, nous serions condamnés à recompter sans cesse, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Sac. Escalier. Pointage. Sortie. Liberté.

Le vent me défait les cheveux. Clouc… La portière s’ouvre. Je monte dans la voiture, mets le contact. Bonheur de la retrouver. Mais maintenant que se dire. Le paysage défile, le vent se joue des arbres et toujours ces autres voitures pleine de vie qui se dirigent à plein tube vers leur destin.

Je m’arrête devant la maison. J’ouvre la porte.Terra incognita.

La lumière est allumée dans le salon. Il entre. Bonjour, je suis rentré. Je suis dans le salon. L’écran de l’ordinateur portable lance des éclairs bleutés sur son front. J’embrasse la lumière. Elle me sourit. Sourire sans dent, du bout des lèvres. Je vois des champs labourés. Je vois Virgile. Et je vois Prométhée. Suis-je condamné à être dévoré? Ô feu sacré qui fait de nous des misérables, connaissance qui nous ronge le foie, je veux ignorer tout de toi.

Je monte à la salle de bain. Je fais couler l’eau de la douche et je me déshabille. L’eau chaude ruisselle. Stigmates. Il faudra bien crever l’abcès. Laissons la nuit passer. Je m’essuie. Peignoir aux motifs écossais. L’herbe y est si verte paraît-il.

Je vais me coucher. D’accord.

Le lit est frais. J’éteins la lumière. Je me fonds dans l’obscurité. Je ne suis plus qu’un bloc. Le passé. Je suis à l’école primaire. Je marche avec cette petite fille à le chevelure cendrée. Je ne sais plus de quoi nous parlons; la mémoire est la première chose à pourrir. Je suis en humanités. Baisers volés. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Je me souviens cette peur au ventre. Laideur. Solitude. Pornographie pour boucher les vides. Papillons sous mes paupières. Toujours l’autre. Baisers sur des joues mortes. Les feus de joie, l’alcool, l’herbe. Et le regard perdu dans le ciel. Jeunesse percluse de rhumatismes. Et ce dégoût de soi. Ces femmes au sourire figée, les jambes grandes ouvertes. Toute cette semence gâchée, répandue sur le sol. Folies de la jeunesse. Et maintenant. Toujours aussi seul. Se retourner et se voir toujours aussi seul. Le corps se réchauffe et s’endort lentement. Boum-boudoum, boum-boudoum. Bruits de cœur dans l’oreiller. Toujours en vie. Lâcher prise et se laisser glisser. Sommeil. Demain est un autre jour.

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