Archives de catégorie : La littérature dans tous ses états

Découvrez tous nos articles culturels, en lien avec la littérature ainsi que d’autres arts.

Jean Valjean, la légende

Elles sont là, deux simples pierres blanches que la pluie, le vent, et le temps qui passe ont rendues presque muettes et anonymes.

Et pourtant, à travers les feuillages de ce cimetière romantique de l’Abbaye de Graville, au Havre, le vent fait courir une étrange légende. Appuyez-vous sur la balustrade, plongez vos yeux en contrebas, là où l’urbanité s’étend, et imaginez le château qui autrefois se dressait là. Fermez les yeux, ouvrez grand vos oreilles, et laissez la rumeur venir jusqu’à vous. Elle vous racontera que, sous l’une de ces deux pierres tombales, gît le corps d’un homme qui aurait inspiré le personnage de Jean Valjean, héros des ‘Misérables’, célèbre roman de Victor Hugo paru en 1862. Sous l’autre pierre, repose son épouse.

Jean Valjean, la légende
Plongez le regard avant de fermer les yeux et de vous laisser bercer par la légende…

Écoutez …

Les sabots des chevaux martèlent le pavé, la clameur de la ville, grouillante d’activité, monte. Nous sommes en 1831, Guillaume Joseph César Régault débarque au Havre. Il a 27 ans.

Son passé reste un mystère, mais l’homme est tourné vers l’avenir, un avenir qui lui sourit. Dans cette ville d’adoption, il gravit assez vite les échelons de la haute société. Entré au service de Nicolas Lefèvre, un riche négociant, il est très vite apprécié, et épouse bientôt une fille de la famille. Devenu homme de confiance de Nicolas, les deux hommes s’associent en 1838. Les affaires de Guillaume Régault sont donc prospères et, à la mort de Nicolas en 1842, c’est Guillaume qui gère la Maison Lefèvre. Une montée en puissance pour cet homme qui envisage même d’entrer en politique. Rien ne semble pouvoir arrêter son ascension.

Rien, ou presque.

Un jour malheureux de 1840 ou 1841, il est reconnu par un certain Vallée, tenancier d’un bar un peu louche du Quartier Saint François, quartier portuaire de la ville où vivent des négociants, dont Nicolas Lefèvre, et où les marins s’abîment entre deux verres. Vallée et Régault étaient compagnons de bagne, compagnons d’infortune. Était-ce à Rochefort, Brest ou Lorient, sur ce point la rumeur est muette. Mais tout à coup, le passé de Régault resurgit, un passé lourd et encombrant.

Commence alors un odieux chantage. Vallée menace de révéler ce volet sombre de l’histoire de Régault, et échange son silence contre de l’argent, de plus en plus d’argent. Le maître-chanteur devient si gourmand que Régault ne peut plus le satisfaire, sauf à mettre en péril ses affaires, pourtant florissantes.

Alors arrivent les lettres de dénonciation, à la famille, aux amis. Guillaume voit ses affaires, sa carrière, et sa réputation ruinées, et l’ancien bagnard se retrouve au ban de la ‘bonne société’ havraise. Son épouse meurt, écrasée sous le poids du chagrin. Une descente aux enfers pour Régault qui met fin à ses jours le 6 juillet 1848. Scandale et suicide – ce dernier condamné par l’Eglise, justifient probablement la modestie des sépultures et leur éloignement des autres tombes Lefèvre.

Jean Valjean, la légende2
Tombes de Monsieur et Madame Régault

Un ancien bagnard qui fait fortune, acquiert la respectabilité, et ses entrées dans la haute société, jusqu’à s’investir en politique, n’est-ce pas aussi l’histoire de Jean Valjean ? En observant les ‘points de contact’ entre Victor Hugo et Guillaume Régault, il paraît fort probable que l’histoire de ce dernier ait inspiré le grand écrivain. Il paraît en tout cas improbable qu’Hugo n’ait pas eu vent de cette affaire.

C’est la famille Lefèvre, belle-famille de Guillaume Régault, qui fut comme un ‘trait d’union’ entre ce dernier et les Hugo. En effet, les familles Hugo et Lefèvre sont liées à plus d’un titre. Par le mariage, tout d’abord, puisque Léopoldine Hugo a épousé Charles Vacquerie, le frère de Marie-Arsène Vacquerie devenue Madame Nicolas Lefèvre. Et Guillaume Régault était l’un des témoins de Charles Vacquerie à son mariage. Victor Hugo et Régault ont donc pu se rencontrer à cette occasion.

Par des liens d’amitié aussi, si l’on en croit les épitaphes écrites par le poète à la mémoire des fils jumeaux de Nicolas et Marie-Arsène Lefèvre, morts prématurément en 1839 et 1842. Liens renforcés lors du décès de Léopoldine Hugo–Vacquerie, noyée avec son mari dans la Seine en 1843. Victor Hugo était alors en voyage dans le sud de la France, il apprit la nouvelle par les journaux, six jours après le drame. C’est Madame Lefèvre qui s’occupa en partie des adieux à Léopoldine, relayant ainsi le père, l’ami, absent. Et enfin, parce que la confiance est sœur de l’amitié, et c’est ainsi que Victor Hugo confia à Ernest Lefèvre, fils aîné de Nicolas et Marie-Arsène, Président du Conseil Général de la Seine, et Député de Paris, la charge d’exécuteur testamentaire.

D’autre part, Adèle Fouchet, épouse de Victor dont il est séparé, a habité au Havre, et elle fréquentait la famille Régault. Hugo a fait quelques séjours dans cette ville normande, la rumeur dit que les Régault lui auraient offert l’hospitalité, et même que Guillaume Régault aurait vendu du vin à Victor Hugo.

Victor Hugo, Nicolas Lefèvre, Guillaume Régault, respectivement nés en 1802, 1801 et 1804, trois hommes d’une même génération, des destins qui se croisent à plusieurs reprises. Alors si la rumeur reste invérifiable et s’inscrit donc dans la légende, la probabilité de l’inspiration existe…

Les claquements des sabots de chevaux sur le pavé ont laissé place au bruit des klaxons et de la ville qui grouille à vos pieds. Avant d’ouvrir à nouveau les yeux, laissez le vent vous souffler, au travers du grand cèdre, une des épitaphes de Victor Hugo, précédemment citées :

« Il vivait, il jouait, riante créature

Que te sert d’avoir pris cet enfant, ô nature

N’as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs

Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l’onde amère ?

Que te sert d’avoir pris cet enfant à sa mère

Et de l’avoir caché sous les touffes de fleurs ?

Pour cet enfant de plus, tu n’es pas plus peuplée

Tu n’es pas plus joyeuse, ô nature étoilée

Et le cœur de la mère en proie aux tristes soins

Ce cœur où toute joie engendre une torture

Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature

Est vide et désolé pour cet enfant de moins. »

V. Hugo

TOMBE PAUL LEON LEFEVRE
Sur la tombe de Paul Léon Lefèvre

Ainsi vous entendrez l’esprit de Victor Hugo flotter aujourd’hui encore sur ce cimetière qui abrite les tombes Lefèvre et Régault….

Et, lorsque vous quitterez ce lieu si romantique, laissez vos pas vous guider jusqu’à l’escalier Jean Valjean, la rue Fantine et l’impasse Cosette, à proximité immédiate de la rue de Bellefontaine, où au numéro 30 résidait la famille Régault …

Dans la rue Bellefontaine, l’escalier vous invite à monter jusqu’à l’impasse Cosette.

 

(Note : Régault ou Régnault, Guillaume voire William, l’équivalent anglais, César-Joseph, selon les documents l’orthographe des noms diffèrent, mais tous parlent du même homme. Problème de transcription ou volonté de déguiser quelque peu son identité ? à cette question, la rumeur n’a pas de réponse)

Mes pas dans les siens : Guillaume Apollinaire à Stavelot.

 

L'Abbaye de Stavelot, à l'avant les fouilles de l'ancienne église.
L’Abbaye de Stavelot, à l’avant les fouilles de l’ancienne église.

Prologue.

Le 31 août 1880, à Rome, une sage femme déclare un nouveau-né à l’état civil. Le nom de Guglielmo, Alberto Dulcini lui est donné provisoirement, la mère souhaitant garder l’anonymat.
Le 02 novembre 1880, Angelica de Kostrowitzki, reconnait cet enfant comme étant son fils. Elle l’appelle Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro, Apollinare de Kostrowitzki, né de père inconnu…

« Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis.»
« Cortège» G.A.

« Départ de Monaco, pas d’argent, halte en Belgique, pas d’argent. Départ à la cloche de bois par un temps de gel, la nuit, avec malle sur le dos, valise à la main à travers 7 kilomètres de forêt, odeur de champignons de Stavelot à Roanne-Coô, heureusement pas de rencontre. Deux heures dans le froid devant la gare de Roanne-Coô et départ pour Paris…»

C’est un tout jeune-homme de 19 ans qui vécut ce départ à la cloche de bois en octobre 1899 et qui le relate dans une lettre à son ami James Onimus datant de 1902. C’est tout ce qu’il dira concernant le sujet qui pourtant contenait son lot de cruelle réalité et de rebondissements judiciaires, comme en témoignent des articles de journaux et des documents d’enquête de l’époque, même si l’affaire se termina par un non-lieu.

Trois mois plus tôt, l’amant de leur mère, les faisant passer pour ses neveux, les déposait, lui et son frère Albert, à la pension Constant, dans la petite ville de Stavelot actuellement en Ardennes belges. Les deux garçons devaient y passer l’été pendant que leur fantasque mère et son amant tentaient (vainement d’ailleurs) de se refaire une santé financière à Spa, jolie et riche ville d’eaux offrant les plaisirs d’un casino, à quelques kilomètres de Stavelot.

En octobre, les deux garçons reçoivent de leur mère, rentrée à Paris sans eux, une lettre contenant l’argent pour leur retour en train vers la France, mais pas un sou pour payer les 600 francs facturés pour leur pension : elle ne sera jamais payée.

Les premiers vents d’automne se plaignaient
Et Croniamantal, très triste et très honteux,
Perdit à jamais l’envie de revoir sa jolie
Mariette pour ne garder d’elle que le souvenir
Guillaume Apollinaire

Guillaume quittera Stavelot comme il le raconte à James Onimus, sans saluer personne et sans en prévenir sa belle de l’époque, la honte et la tristesse au cœur, dans la nuit du 4 au 5 octobre 1899 après trois mois de séjour dans la cité.

 

IMG_1051IMG_1050

 

C’est dans «Le poète assassiné» qu’il situe la conception de son double mythique Croniamantal dans cette région de forêts et de landes. Les brumes des Ardennes confirmeront les thèmes d’inspiration qu’il affectionne : l’amour bien sûr, il y rencontre Maria Dubois, mais aussi la nature, les gens simples, le parler régional, les contes et légendes, les chansons et les danses, l’histoire et ses vestiges.

Je voudrais être dans les Fagnes…
Je serais heureux dans la bruyère et les airelles
Et plus heureux que Saint Remacle en sa châsse.
Guillaume Apollinaire

Stavelot, expérience de liberté sans regard maternel, servira de support à la recherche identitaire de Guillaume. La poésie, son destin, s’y affirmera de plus belle et c’est aussi dans ces années là qu’il choisira son identité de poète : Guillaume Apollinaire, constitué par deux de ses prénoms. Apollon, dieu du soleil et de la poésie! Il sait désormais ce qu’il veut de sa vie.

Maria Dubois lui inspirera plusieurs poèmes, dont certains gardés par la belle seront brûlés par sa sœur Irma qui en avait hérités à la mort de Mareï en 1919. Il en reste heureusement de jolies traces dans l’œuvre de Guillaume, notamment dans les poèmes Marie, Mareï, Mareye et Mariette.
Avec elle Guillaume découvrira les premières joies et les premières morsures de l’amour.

Mareye était très douce et étourdie
Moi, je l’aimais d’Amour m’aimait-elle qui sait ?
Je revois parfois à la lueur tremblante
Des lointains souvenirs cet Amour trépassé…
Dans « Le guetteur mélancolique », Mareye, Guillaume Apollinaire.

 

Stavelot, terre de légendes et de folklore, de moines et d’elfes. Antique capitale ardennaise fondée en 648 par Saint Remacle, en même temps que l’Abbaye. Stavelot, pétrie par la légende de son saint domestiquant le loup qui deviendra son emblème. Stavelot qui ne pouvait que plaire à Guillaume dans sa jeune liberté, lui qui avait un intérêt passionné pour la découverte des fantaisies et des richesses du passé, ses superstitions, ses maléfices et ses légendes. Bientôt à forces de balades et de questions, il en vint à connaître le patrimoine de Stavelot et de ses environs mieux que beaucoup de stavelotains.

IMG_1045

Ce sont évanouis les gnomes et les démons
Quand jadis en l’étable est venu Saint Remacle
Et les moines ont fait ce si triste miracle
La mort des enchanteurs et des gnomes des monts…
Dans ‘Le guetteur mélancolique’, Guillaume Apollinaire

Il n’y a plus de doute maintenant pour les connaisseurs de l’œuvre d’Apollinaire de l’importance qu’a eu son séjour à Stavelot sur la construction de son identité d’homme et de poète. Ses rencontres avec les paysans, simples, rudes de mœurs, riches de cœur, truculents, lui feront grande impression. On en retrouvera beaucoup de témoignages dans l’œuvre à venir. De ce qui s’inscrit dans le cœur de cet homme jeune à la mémoire fidèle jaillira la fécondité ! Celui qui deviendra l’ami de Picasso, de Cocteau, du douanier Rousseau, de Marie Laurencin et de tant d’autres, est prêt, à l’aube du siècle nouveau, à nourrir de son énergie sa vision du beau et du vrai.

Oh, l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire

IMG_1042

Les stavelotains conscients de l’importance qu’a eue la présence de Guillaume sur le rayonnement de leur cité lui consacre dès 1935 un mémorial et un monument symbolique. En 1954 Armand Huysmans et Camille Deleclos seront les fondateurs d’un musée Apollinaire unique au monde, ce musée se trouve actuellement dans l’Abbaye magnifiquement rénovée. L’association internationale des amis de Guillaume Apollinaire a été fondée à la même époque. Elle est toujours active aujourd’hui. Elle organise un colloque biennal sur l’œuvre d’Apollinaire. Un de ces colloques a lieu cette année, en septembre 2014. Des spécialistes venus du monde entier y évoqueront le théâtre de l’auteur. Dans les rues de Stavelot, plusieurs vitrines rappellent des vers d’Apollinaire, une balade lui est dédiée qui invite le promeneur à découvrir les parcours de Guillaume. La pension Constant existe toujours sous le nom d’hôtel ‘Ô mal-aimé’. La maison où vécut Marie Dubois est toujours visible elle aussi, à l’ombre de l’église Saint Sébastien.
Stavelot rend hommage à celui qui a écrit :

Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
Je vivais à l’époque où finissaient les rois

Dans ‘Alcools’ Guillaume Apollinaire.

 

Ecoutez la voix de Guillaume lire ‘Sous le pont Mirabeau’ …

 

Lire également :

Apollinaire à Stavelot. Article très documenté écrit par Camille Deleclos, cofondateur du musée Apollinaire et de l’association des amis d’Apollinaire, en 1980 dans Que Vlo-Ve ? du 25/07/1980.

La poésie à perte de vue, Passion Apollinaire de Laurence Campa et Michel Décaudin aux éditions Textuel.

Site à visiter : Association internationale des Amis de Guillaume Apollinaire,

 

 

La voleuse de livres

 

VLD

La voleuse de livres

La voleuse de livres, de Markus Zusak, traduit par Marie-France Girod, est paru en France en 2007 aux éditions Oh !. Ce livre a fait l’objet d’un succès d’estime, entendez par là qu’il a été plébiscité grâce au bouche à oreille. Ouvrage classé en rayon jeunesse, il s’adresse principalement aux jeunes adultes. L’histoire se déroule dans une petite ville de l’Allemagne nazie pendant la deuxième guerre mondiale. Une fillette, Liesel, est placée chez monsieur et madame Hubermann qu’on lui demande d’appeler papa et maman. Max, un jeune homme juif fils d’un ami décédé de monsieur Hubermann, vient se réfugier rue Himmel. Liesel et Max développeront une amitié basée sur la poésie, la force des mots et de l’imagination. Les livres sont rares car brûlés en simulacres d’autodafés. Max se créera son propre livre pour l’offrir à Liesel et Liesel en volera la plupart.

Ce qui explique le phénoménal succès de ce livre est que la Mort en est la narratrice, une Mort qui s’adresse au lecteur sous forme de notes, de listes et de considérations personnelles. Une Mort fascinée par l’être humain et particulièrement par Liesel. Son récit vagabonde d’un événement à l’autre sans ordre chronologique et ses impressions y tiennent une place capitale.

Extrait de la dernière page du roman :

« J’aurais aimé parler à la voleuse de livre de la violence et de la beauté, mais qu’aurais-je pu dire qu’elle ne sût déjà à ce sujet ? J’aurais aimé lui expliquer que je ne cesse de surestimer et de sous-estimer l’espèce humaine, et qu’il est rare que je l’estime, tout simplement. J’aurais voulu lui demander comment la même chose pouvait être à la fois si laide et si magnifique, et ses mots et ses histoires si accablants et si étincelants.

Rien de tel n’est sorti de ma bouche.

Tout ce dont j’ai été capable, ce fut de me tourner vers Liesel Meminger et de lui confier la seule vérité que je connaisse. Je l’ai dite à la voleuse de livres. Je vous la dit maintenant.

UNE ULTIME NOTE DE VOTRE NARRATRICE

Je suis hantée par les humains. »

 

VLD film

 

Le film, drame Américain-Allemand, réalisé par Brian Percival avec Geoffrey Rush, Emily Watson, Sophie Nélisse et Ben Schnetzer dans les rôles principaux, est sorti le 5 février 2014 en France.

Le récit est linéaire et la Mort n’est pas très présente. Mais l’histoire est respectée. C’est un film pour tout public qu’il ne faut pas hésiter à conseiller à un adolescent. Les acteurs sont bons et l’émotion est au rendez-vous.

 

Le Land Art (3) La nature de l’art ou l’art de la nature

Le deuxième volet du Land Art traitait du gigantisme des œuvres dans la nature. Ces sculptures monumentales et difficilement visibles en raison de leur occupation de lieux déserts ou peu accessibles et de leur détérioration ou disparition, nous parviennent aujourd’hui grâce aux photos, aux films, aux carnets des artistes, réalisés, de leur conception à leur disparition.

D’autres œuvres à échelle humaine s’épanouissent encore dans la nature, certaines ont investi des lieux clos…mais toujours de façon temporaire. Car ne l’oublions pas l’une des caractéristiques du Land Art est bien son exposition changeante au fil du temps. Car les artistes qui se réclament de cette mouvance sont véritablement fascinés par ce temps, le temps de concevoir l’œuvre, le temps qu’elle met à disparaître et la trace qu’elle laisse dans la nature qu’elle a occupée sans la détériorer.

 

Les artistes du Land Art travaillent souvent à partir d’éléments puisés dans la nature. Quelles matières étonnantes ont ainsi été utilisées ?

Attention, ne jugeons pas de l’originalité d’une œuvre aux matières utilisées, aussi étonnantes soient-elles. Car, elles ne vont pas à elles seules faire l’originalité d’une œuvre et la rendre étonnante. Une même matière pourra donner lieu à des œuvres toutes différentes et surprenantes à leur manière. Il en est ainsi aussi pour l’écriture d’ailleurs. Les ipaginauteurs utilisent les mêmes mots et pourtant selon la manière dont ils les assemblent, ils donnent à leurs écrits une singularité, une atmosphère, une personnalité et particularité qui leur sont propres et qui en font des œuvres remarquables.

 

Ainsi l’artiste allemand, Nils Udo dont les œuvres sont une célébration du temps des fêtes et cérémonies liées aux origines, a réalisé avec des baguettes ou des racines des œuvres étonnantes et belles.

Nils1
photo de Nils Udo lui-même sous licence creative commons

 

 

1937788790_e51ce2a326
photo de mareo_diaz https://www.flickr.com/photos/14233029@N00/1937788790/in/photolist-eaZXqT-3XanWR-3Xaoee-3XeERN-dCm6Rg-3XeF6y-b1af2D-5nTAwK-iCWeLF/

 

D’ailleurs s’agissant de matières jugées incroyables, Nils Udo a utilisé des matières d’une extrême fragilité. Ainsi, « L’enfant fougère » a été réalisé à partir de pétales de coquelicots mouillés. Malheureusement, il n’est pas possible de mettre ici un cliché de l’œuvre. Mais elle est visible sur internet via ce lien : http://www.artwiki.fr/wakka.php?wiki=NilsUdo.

Udo a également assemblé des feuilles de robinier et rameaux de frêne pour faire une balançoire sur eau. http://telemaquetime.free.fr/NUdo.htm

 

 

Andy Glodsmith, un artiste britannique, travaille la glace http://e-cours-arts-plastiques.com/andy-goldsworthy-lharmonie-entre-art-et-nature/.

Il crée aussi à partir de baguettes de bois… comme d’autres, mais il les assemble sur des lieux improbables, comme le montre cette roue qui se reflète dans l’eau.

 

maniasmias_goldsworthy_agua-789532
http://www.luispita.com/maniasmias/2007_09_01_archivo.html

 

 

Trouve-t-on, comme pour les artistes qui ont fait des œuvres gigantesques, des matériaux manufacturés, transformés ?

Oui. Je pense notamment à la statue endormie. L’œuvre présente un corps de femme allongé. La tête est sculptée et son corps, recouvert de lierre, se fond dans le paysage.

Digital StillCamera
Sleeping Statue. The Lost Gardens of Heligan near Mevagissey, photographié par Lee Jones http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Sleeping_Statue_-_geograph.org.uk_-_50412.jpg?uselang=fr

 

Claudio Parmiggiani, réalise des œuvres étonnantes. Il puise son inspiration dans la culture classique et romantique. Ses thèmes de prédilection sont la souffrance, la mélancolie, la méditation.

1952965417_7f6ac4421c
La forêt regarde et écoute, de Claudio Parmiggiani. Parc de Pourtalès, Strasbourg. Photo de Vercoquin sous licence creative commons https://www.flickr.com/photos/vercoquin/1952965417/in/photostream/

 

Dan Graham, un américain, invite le spectateur dans l’œuvre afin qu’il s’observe lui-même dans son environnement et s’interroge sur sa place dans le monde. Il dispose de grands miroirs dans les jardins et recrée ainsi l’espace. Le visiteur dont l’image est reflétée, intègre l’œuvre et surtout, il en prend conscience et pose un autre regard sur la nature qui l’entoure.

Ständehaus19
Dan Graham,Two-Way Mirror Hedge 2001 photo de Perlblau

 

 

Il est dommage de ne profiter des œuvres disparues que sur des photos. A-t-on connaissance de réalisations en lieux clos ?

 Oui, certains artistes exposent des œuvres dans des musées ou autres lieux d’exposition. Mais n’oublions pas le facteur temps est indissociable du Land Art. Donc ces réalisations en respectent la philosophie et sont par conséquent éphémères et établissent une communication poétique entre l’homme et la nature.

 

Ainsi, Wolfgang Laib travaille des matières extrêmement fragiles comme le riz,  la cire d’abeille, le pollen comme en témoigne cette photo de Victoria Ristenbatt

8497805529_91c1d13f38
Photo de Victoria Ristenbatt, sous licence creative commons

 

Giuseppe Peone expose aussi en lieu clos. Il est convaincu que le paysage est chargé de signes inscrits dans la mémoire des matières végétales, organiques et minérales. Il veut montrer par ses sculptures, une présence humaine et une sensibilité originelle

 

9071416290_7a0896ddba
Photo de Valentina Giannele, sous licence creative commons

 

L’anglais, Richard Long est un marcheur et toute son activité artistique en est empreinte. Il commence par la marche. Puis la découverte d’un matériau naturel et le lieu dans lequel il pense l’utiliser, vont faire éclore l’œuvre qui s’appuie sur un équilibre entre le macro et le micro, le durable et l’éphémère, ainsi que sur les jeux de lumière.

1024px-Richard_Long_at_The_Hepworth_Wakefield
Temporary exhibition of the work of Richard Long at The Hepworth Wakefield, photo de Poliphilo, licence creative commons

 

1024px-Richard_Long_-_Midsummer_Flint_Line,_Kleve
Midsummer Flint Line (2001)Richard Long, photo de Pieter Delicaat licence creative commons

 

Andy Glodsworthy, évoqué précédemment, n’a pas fait que des œuvres de glace ou de brindilles en extérieur. The Leaf Stalk Roomprésentée ci-dessous et qui est caractéristique de ses œuvres par sa fragilité, sa légèreté, sa transparence,  a été photographiée au Yorkshire Sculpture Park par Mcginnly. ( sous licence creative commons)

YSP_goldsworthy_07-4

 

Le Land Art montre des œuvres en 3 dimensions, peut-on les qualifier d’œuvres architecturales ?

 Pas vraiment, car contrairement à l’architecture, ces œuvres n’ont pas de fonction propre. Mais l’architecture peut s’en inspirer. Elle cherche d’ailleurs à montrer que la nature n’est pas un simple espace où bâtir. Des constructions s’intègrent à la flore.

On réimplante aussi la nature dans la ville. On trouve notamment des façades sur lesquelles on fait pousser des plantes. C’est une autre façon de redonner sa place à la nature et de vivre en harmonie avec elle.

1024px-Le_mur_végétal_(Musée_du_quai_Branly)_(7166632353)
mur végétal du Quai Branly photographié par Dalbera. Licence creative commons.

 

Mais là encore, l’homme pense la dominer, la manipuler, la façonner… à tort. Elle finit toujours par repousser là où elle l’entend, quoi qu’il arrive…

7351792096_61bb712b4c
Photo de Frédéric BISSON sous licence creative communs https://www.flickr.com/photos/zigazou76/7351792096/in/photostream/

L’art du gigantisme dans la nature

L’art du gigantisme dans la nature. Le mois dernier, iPaginablog vous invitait à découvrir ou redécouvrir le Land Art, tendance artistique de l’art contemporain, apparue dans les années 1960, qui s’épanouit dans la Nature et avec des éléments de la Nature.

Cette expression, comme toutes les formes d’art a évolué. Aujourd’hui, les artistes réalisent toujours des œuvres tridimentionnelles qui témoignent de la façon dont le temps et les forces de la nature agissent sur les choses. Mais ils intègrent aussi des éléments manufacturés à leurs créations, utilisent des engins et techniques nouvelles pour faire des œuvres éphémères mais qui marquent les esprits durablement. Nous allons voir comment.

Nous avons pu observer dans l’article précédent, des œuvres réalisées et exposées en extérieur, dans des bois notamment. Les artistes ont-ils investi des lieux plus étonnants ?

 Oui. Et forcément. Car le propre d’un artiste est de pousser ses limites le plus loin possible. Les auteurs d’iPagination vont rechercher dans les mots, leur essence, leurs sens, leurs musicalités, pour à la fin des fins déclencher des émotions, éveiller l’imaginaire, engendrer une réflexion. L’adepte du Land Art fait de même avec les espaces et les matières. J’ajouterai que tout artiste quel que soit l’art qu’il pratique explore son monde intérieur et réalise des œuvres qui traduisent ses ressentis du moment aussi influencés par son époque. Ainsi au siècle du gigantisme, il ne faut pas s’étonner de découvrir des œuvres monumentales dans des espaces étendus et inattendus.

Mickaël Heizer, par exemple, s’est spécialisé dans les sculptures à grande échelle. C’est dans les déserts de Californie et du Névada qu’il compose ses premières œuvres.

4626398306_0f3e9de39b
https://www.flickr.com/photos/aur2899/4626398306/in/photostream/

Cette photo de Shelley Bernestein sous licence creative commons, montre ce qui reste de « Double Negative », une ses œuvres.Pour les réaliser, l’artiste extrait des blocs de pierre et de terre et développe ainsi le concept du plein et du vide que l’on retrouve  dans cette autre photo plus « lisible » de Robert Trudeau, prise au Menil collection d’Houston.

8213025976_05faff4b3e
https://www.flickr.com/photos/robert_trudeau/8213025976/photo sous licence creative commons œuvre de Mickaël Heizer

 

Danae Breath a réalisé Desert Breath. Cette double spirale dont le centre est un bassin rempli d’eau, se trouve au Sahara, proche de l’Egypte.

Дыхание_пустыни_01
Photo de r Дыхание пустыни http://copypast.ru/2009/02/09/tainstvennaja_spiral_dykhanie_vremeni_v_egipte_6_foto.html

Robert Smithson a également réalisé des sculptures immenses. Spiral Jetty, que l’on voit ci-dessous, symbolise ici les cycles naturels de la nature et la victoire de cette dernière sur l’homme.

maniasmias_spiral-jetty-705475
Spiral Jetty (1970) à Rozel Point dans l’état de l’Utah .http://www.luispita.com/2008/08/1.html

Etonnant. Mais un seul homme ne peut pas réaliser de telles créations. Quelle est la part de l’artiste ?

L’artiste ne réalise pas l’œuvre. Ce sont les bulldozers, camions, pelleteuses, grues et donc les ouvriers qui mettent la main à la pâte, si l’on peut s’exprimer ainsi. L’artiste crée, conçoit, trouve le lieu d’exposition, dirige les opérations, explique le sens de son œuvre dans des carnets, prend des photos, filme chaque étape de la création, pour ensuite exposer ses documents…ailleurs,  dans les galeries, les musées. Ces œuvres, soumises aux caprices du temps, sont éloignées de la civilisation et peu de gens peuvent les admirer. Il est donc primordial et même vital pour l’artiste d’en garder une trace.

N’existe-t-il pas des œuvres de grande envergure visibles par un public plus large ?

Il y en a, mais bien que bâties à partir d’éléments qui ne sont pas pris dans la nature, ces œuvres qui ne sortent pas directement des mains de l’artiste sont aussi éphémères ou temporaires. Peut-être avez-vous eu la chance et le plaisir d’admirer le Pont Neuf à Paris, totalement empaqueté. Christo Vladimiroff Javacheff et Jeanne-Claude Denat de Guillebon, plus connus par leurs deux prénoms associés, Christo et Jeanne-Claude, l’ont habillé d’un immense voile.

250px-Pont_Neuf_emballé_par_Christo_(1985)
Pont Neuf en 1985http://fr.wikipedia.org/wiki/Christo_et_Jeanne-Claude

Les toiles sur des barrages, monuments et autres lieux sont une des caractéristiques de Christo et Jeanne-Claude. Ils cherchent ainsi à cacher et à souligner certaines formes des paysages. Ces voilures sont temporaires et là aussi, les photographies, les films, les reportages et feuillets explicatifs permettent de les perpétuer et de s’y référer.

220px-Christo_Rifle_Gap
Valley Curtain en 1972 (USA) http://fr.wikipedia.org/wiki/Christo_et_Jeanne-Claude

Quelle est selon vous, l’œuvre la plus extraordinaire ?

Le Lighting Field. Lighting Field ou Champ d’éclair est une œuvre de Walter de Maria réalisée en 1977. Elle est originale et représentative du Land Art d’aujourd’hui. Elle est dépendante de l’espace qu’elle occupe et du temps, le temps chronologique mais aussi météorologique et chacune des vues est unique. L’ « armature » de l’œuvre se trouve à Quemado au Nouveau Mexique, sur une plaine désertique et inhabitée, connue pour la violence de ses orages. Walter de Maria a constitué un rectangle d’un kilomètre sur un mile, soit 1,6 Km, qu’il a rempli de 400 poteaux en acier et disposés selon une grille de 16 rangées en largeur et 25 en longueur. Lorsque la foudre vient à frapper les poteaux, le champ se trouve alors éclairé d’une lumière mystique naturelle, donnant vie aux 400 poteaux.

1050648079_673476edef
Lightning Field, photo de Shelley Berstein, sous licence creative commons https://www.flickr.com/photos/aur2899/1050648079/

 

Les visites du site sont programmées longtemps à l’avance. Le spectateur dort sur place et attend l’orage. Le spectacle est chaque fois différent car il dépend du moment de la journée ou de la nuit, du mois et de la saison.

walter-maria-desert-foudre-02
http://www.laboiteverte.fr/wp-content/uploads/2013/11/walter-maria-desert-foudre-02.jpg

 

Le lightning Field est donc une composition changeante, toujours éphémère et unique car la lumière n’est jamais la même, les éclairs sont toujours différents et de ce fait, le spectacle et les photos prises également.

Les personnes qui souhaitent se rendre sur place, doivent contacter la Dia Art Foundation (535 W 22nd St, New York, NY 10011, États-Un) …et se montrer patients. Walter de Maria est décédé le 25 juillet 2013 et la demande est importante.

Nous refermons ce deuxième volet du Land Art sur ce champ d’éclair. Un prochain article, présentera des œuvres à échelle humaine et réalisées dans des matières étonnantes.